(La Française de) Saint-Joseph des Arts 

 

La loge toulousaine Saint-Joseph des Arts fut fondée en 1745 par l'atelier parisien Saint-André des Arts

Elle était composée - d'où le vocable rappelant le patron des charpentiers - presque exclusivement d'artisans d'art, d'artistes (ferronniers, peintres, sculpteurs, musiciens dont Dupuy, ...) et de commerçants. Parmi les musiciens, certains étaient déjà Frères à talent dans d'autres Loges toulousaines.

La création de cette Loge - qui s'intitulait Loge artiste - témoigne de la démocratisation de la maçonnerie en province, à l'image de ce qui se passait à Paris.

Il est de fait que souvent d'aussi petites gens que les membres de Saint-Joseph des Arts n'auraient pu être admis dans d'autres Loges, composées soit exclusivement de nobles de nom ou d'arme, d'avocats, de juges et de membres du parlement, soit de grands bourgeois. Ils créèrent donc des Loges plus démocratiques. Parfois non sans difficulté, puisque les Loges plus huppées les snobaient et tentaient même parfois d'empêcher leur reconnaissance.

Nous ignorons les circonstances de la création en 1775 de La Française de Saint-Joseph des Arts, qui n'ont sans doute pas été très fraternelles puisque Saint-Joseph des Arts protesta à ce moment, tandis que la nouvelle Loge revendiquait son ancienneté. 

La Française de Saint- Joseph des Arts fut officiellement installée le 6 février 1779 (et non le 19 mars comme l'écrit Le Bihan) en prenant rang le 9 novembre 1777. Les discours prononcés à cette occasion traduisent une certaine amertume d'avoir dû, pour obtenir cette reconnaissance, sacrifier une ancienneté légitimement reconnue.

Le Tracé de cette installation a été intégralement publié dans le numéro d'octobre 1988 des Cahiers d'Occitanie de la GLNF. 

Tensions entre Loges

La ségrégation sociale décrite plus haut peut étonner si l'on s'en réfère à l'idéal d'égalité proclamé par la Franc-maçonnerie dès son origine (voir l'encadré ci-dessous). 

Ce phénomène caractérise au XVIIIe de nombreuses villes où coexisteront une Loge huppée et une Loge petite-bourgeoise ou même populaire - à laquelle la première déniera même parfois le droit à l’existence.

Ceci n'est cependant pas une pratique générale : ainsi, à Nevers, quand la Loge - roturière - des Amis à l'Epreuve demande en 1777 des Constitutions au Grand Orient de France, leur voisine - aristocratique - de la Colombe écrit qu'elle n'a rien à opposer à leur demande et se disent persuadés que la lumière luit pour tous et que d'honnêtes artisans peuvent être de bons maçons, tant il est vrai que le Grand Architecte de l'Univers ne met aucun prix au rang ni à la fortune (source : Franc-maçonnerie et Faïences, catalogue de l’exposition 2000 au Palais Ducal de Nevers, p. 41). 

Comme l'indique Paul PISTRE dans Les Francs-maçons à Toulouse (Ed. Loubatières, 2002), c'était cependant bien le cas à Toulouse, où la Loge de Dupuy eut bien des tracas avec les autres Loges de la ville, qui l'ont pour le moins snobée. D'ailleurs, en 1779, la très aristocratique Loge De Clermont y modifiait son Règlement dans les termes suivants : ... nous n’avons ajouté qu’un seul article dont voici la teneur : nul ne pourra être reçu ni affilié dans notre atelier qu’il n’ait 25 ans accomplis et ne soit noble ou militaire ou officier en cour souveraine

Et la Loge de justifier (?) cet article dans les termes suivants : Quoique la maçonnerie égalise tous les états il est cependant vrai que l’on doit plus attendre des hommes qui occupent tous un état distingué dans la société civile que l’on doit attendre du plébéien ; on ne peut disconvenir non plus que si notre art a souffert des échecs et éprouvé des revers et des malheurs dans la vicissitude des temps, c’est toujours à la confusion des états que nous avons reçus indistinctement que nous les avons dûs, nous en avons fait nous même l’expérience fatale et c’est cette seule cause qui produisit les troubles et les discussions ...

 

Egalité maçonnique : l'idéal ... et la pratique 

Rien n’étant plus selon la nature que de remettre les hommes dans cette égalité pour laquelle ils sont nés, on ne souffrira en Loge aucune prééminence, distinction, honneur marqué, égard de rang, de naissance ou d’état, qui sont des prétentions odieuses ...

L’idée de Fraternité entre personnes de classes sociales distinctes, ainsi proclamée dans les Loges – même si ce n’était parfois que du bout des lèvres – allait totalement à contre-courant de la société stratifiée d’Ancien Régime. L’évolution vers une vraie égalité de droits, telle que nous l’entendons de nos jours, ne pouvait dès lors se faire que progressivement - d’une manière variable selon les temps, les lieux et les milieux - mais le germe en était semé.

Cette égalité - même si, tous les auteurs de l’époque y insistent bien, son application reste strictement limitée à l’intérieur de la Loge et redevient sans conséquence une fois franchies les portes de celle-ci - est même tellement hors normes qu’elle paraîtra incongrue à certains. L’histoire de la maçonnerie française au XVIIIe sera donc marquée par une constante tension entre une tendance aristocratique traduite par le discours de Ramsay, et la tendance démocratique désireuse de s’en tenir à cette égalité si parfaitement établie, qui nous met tous au même niveau, qui dissipe le prestige des rangs, qui détruit les jeux du hasard, et qui nous ramène sans dégoût et sans difficulté à la simple qualité d’homme, la seule précieuse, et souvent trop négligée (Tschoudy, l’Étoile Flamboyante ou la Société des Francs-maçons considérée sous tous ses aspects, 1766, T. 2, p. 31). 

En sous-titrant l’École de l’Égalité le premier tome (consacré au XVIIIe siècle) de son Histoire de la Franc-maçonnerie française, Pierre Chevallier nous rappelle qu’il s’agit bien d’une école, où l’apprentissage ne pourra être que progressif, et qui aura ses bons élèves et ses cancres. Si l’idéal d’Égalité est proclamé, il est encore loin d’être réalisé, même à l’intérieur des Loges où souvent le prestige des rangs reste bien présent et où les aristocrates jouissent parfois de certains privilèges. 

Ce n'est donc qu'un voeu, pas toujours réalisé dans les faits, qui est exprimé par ce dialogue extrait d'une chanson de la Lire maçonne :

- Chez vous le Noble et le Bourgeois
Sont-ils également Frères ?
Chez vous le Noble et le Bourgeois
Suivent-ils les mêmes lois ?

- Une parfaite égalité
Est le sceau de nos mystères
Une parfaite égalité
Fait notre félicité. 

L'Egalité en Loge au XVIIIe apparaît donc comme une coupe à moitié vide ou à moitié pleine, selon qu’on considérera l’incontestable progrès qu’elle marque sur les mœurs du temps, ou l’énorme écart qu’elle manifeste encore par rapport au concept d’Égalité tel qu'il est conçu de nos jours.

Les textes ci-dessus sont en partie repris de deux articles publiés en 2001 et 2004, le premier (De la pseudo-initiation de Papageno aux paradoxes des Frères servants et de l’inégalité en Loge) dans le n° 9 des Annales du Cercle d'études interobédientiel belge Trigonum Coronatum, l'autre (L’Heureuse Rencontre des francs-maçons du XVIIIe siècle, vue à travers leurs chansons) dans le n° 65 de Dionysos (le périodique de réflexion maçonnique de la Fédération belge du Droit Humain).

 

Cette Loge existe toujours (au Grand Orient de France) sous le nom de La Française des Arts (la référence à St-Joseph ayant disparu au cours du XIXe siècle). 

 

Un aimable correspondant nous a communiqué l'image (ci-contre) d'un spectaculaire diplôme d'Élu et d'Écossais signé en 1785 par les Officiers de cette Loge.

On remarquera la devise Justitia et Pax osculatae sunt (la Justice et la Paix s'embrassent), tirée du Psaume 85 : Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s'embrassent.

Sa bannière (datant du XIXe siècle) est exposée au Musée de la Franc-maçonnerie du Grand Orient de France. 

On la voit ci-contre telle que présentée (à gauche) sur le site du Musée de l'Institut Toulousain d'études Maçonniques avant restauration, et (à droite) après restauration.

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