Les chansons de Ballande-Fougedoire

 

Pierre Ballande-Fougedoire, 1814 - ? (pas avant 1887), a publié en 1875 à Thiers Poésies sur Couze et la Franc-Maçonnerie, ouvrage consultable sur BNF-Gallica.

Il y fait l'éloge de son petit bourg de Dordogne, Couze, à la fois en prose (sous forme d'un petit guide touristique) et en vers. Il y parle aussi de son métier de papetier (il est à noter que la commune, foyer de cet artisanat depuis plusieurs siècles, possède un écomusée historique du papier), et consacre même une chanson aux formats de papier.

La dernière partie de l'ouvrage est consacrée à la maçonnerie. Elle contient deux chansons, toutes deux sur des airs de chansons républicaines :

Ballande-Fougedoire publiera encore en 1877 L’Exposition universelle de 1878, dont il fait une Présentation en chanson, et en 1887 La Catastrophe du palais de justice de Thiers, qui s'est produite le 10 juin 1885.

Une cérémonie 

Outre les chansons mentionnées, Ballande-Fougedoire donne plusieurs documents qui nous semblent éclairants sur la mentalité des maçons de l'époque dans cette région ; il consacre en effet 5 pages à la réception d'un franc-maçon à son premier grade.

Selon lui, cette réception est pour le profane l'occasion d'entrer dans cette honorable Société qui a rendu tant de services à l'humanité, et qui peut en rendre de bien plus grands encore, formée d'hommes de coeur, infatigables et désintéressés, sur qui l'argent n'aura jamais d'influence et le fanatisme encore moins. 

Il la décrit dans un poème dont nous extrayons les vers suivants : 

France tu reprendras
Ta place dans l'histoire,
Quand l'instruction viendra
Gratuite obligatoire.
Quand le voile est levé
Apprends à te connaître,
L'homme bien élevé
N'a pas besoin de maître.

Comptons sur le concours
De cette Société,
On la verra toujours,
Pour notre liberté,
Combattre le fléau
Qui menace la France,
Et mourir, s'il le faut,
Pour notre indépendance.

Suit un discours (toujours en vers) du Vénérable au nouveau reçu, précédé du commentaire suivant : Avant de lui enlever le bandeau, encore à genoux sur le premier degré, la main gauche sur le coeur, la droite sur le niveau, l'équerre et le compas, en face du Christ, pendant que tous les Frères forment la voûte d'acier. En voici quelques vers :

Là vous êtes introduit
Devant le vénérable,
Pour être agréable à Dieu
...
Nous sommes charitables,
Montrez-vous en tout lieu
Utile à vos semblables,
Mais que ce mot surtout
Soit dit dans vos prières
Vous devez avant tout
Respect aux ouvrières.
Soulagez l'orphelin ;
Voulez-vous qu'on vous aime,
Aimez votre prochain
Tout autant que vous-même.
Si vous êtes patron,
Vous aimez l'ouvrier,
Il faut en franc-maçon
Le faire travailler ;
Vous savez épargner,
Vous êtes raisonnable,
Faites-lui bien gagner
La journée convenable.
Si vous êtes bon père,
Vous êtes bon époux ;
Vous serez un bon frère,
Car nous comptons sur vous.
...
Mais il est un péché,
Nommé le fanatisme;
Chacun le tient caché,
Ça, c'est du despotisme.
Ah ! mon frère, aujourd'hui,
Vous l'avez deviné :
Eh bien tout le pays
En est empoisonné.
...
Servez bien la Patrie
Nos lois vous le commande (sic),
Protégez l'industrie
Je vous le recommande.
...
Mais chez les francs-maçons
On boit très peu de vin.
Chacun fait attention
Pour tenir l'équilibre.
Pour votre religion
Vous serez toujours libre
...

Ces textes montrent bien que, malgré l'excommunication de 1865, les convictions chrétiennes, à ce moment, restaient bien ancrées, en tout cas dans des Loges de province. La mention en face du Christ dans le commentaire donne même à supposer - et la chose est à notre connaissance peu commune ! - la présence d'un crucifix dans la Loge.

Cette interprétation nous semble largement confirmée par les commentaires qui suivent, leçon de morale religieuse ; mais aussi de morale maçonnique, avec l'évocation de la nécessité de combattre l'erreur et le fanatisme ... par la vérité, la raison et la sagesse, de proclamer toujours et partout l'instruction gratuite et obligatoire ... ainsi que la liberté pour tous, l'égalité pour tous et la fraternité pour tous :

... il est bon de comprendre que l'homme qui ne vit que pour lui seul n'est pas digne de vivre, car l'homme qui vit au préjudice de ses semblables ne voit jamais Dieu. Ne penser qu'à gagner de l'argent n'est pas vivre ; nous ne sommes pas ici pour bien longtemps. Nous sommes condamnés à rester plus longtemps couchés que debout.

Comme franc-maçon, vous devez élever vos enfants dans la crainte de Dieu, leur montrer le respect pour leurs parents et l'amitié pour leurs semblables, c'est à dire donner du pain au pauvre qui a faim, vêtir le malheureux qui a froid, procurer du travail au valide ; instruire l'ignorant qui ne sait rien ; protéger la veuve et l'orphelin ; soutenir l'oppressé contre l'oppresseur. Si vous êtes chef d'atelier, respectez vos ouvrières.

Combattre l'erreur et le fanatisme, non par le fer ni par le feu, mais bien par la vérité, la raison et la sagesse, et proclamer toujours et partout l'instruction gratuite et obligatoire, et de plus, la liberté pour tous, l'égalité pour tous et la fraternité pour tous. Vous devez savoir que notre porte est fermée aux avares, car l'homme qui ne vit que pour gagner de l'argent, n'est pas digne de vivre. C'est l'avarice qui fait le malheur du genre humain ; c'est ce vice qui dégrade l'homme et le conduit jusqu'au crime. 

Certains traits de ces textes montrent par ailleurs que l'auteur avait une haute conception de sa mission de chef d'entreprise.

Il ne s'agit ici que d'une édition, considérablement revue et corrigée, d'un ouvrage que Ballande-Fougedoire avait déjà publié en 1873 sous le titre Poésies sur Couze, Thiers, la Franc-Maçonnerie et Chansons sur Couze et l'Emouleur Français, précédées d'une préface sur Couze. Certains textes - parfois modifiés - sont communs aux deux éditions, mais les chansons maçonniques ne figurent pas encore à celle-ci, qui contient par contre le poème La parole de Dieu ou une loge maçonnique en Paradis, où Dieu, après avoir révélé son appartenance à la maçonnerie, crée une Loge dont il s'improvise Vénérable et désigne saint Pierre et Saint Jean comme les Surveillants (et, ce qui est savoureux, Saint Thomas comme couvreur). Ce que nous pouvions soupçonner des convictions républicaines, sociales, et à la fois anticléricales et très religieuses, de l'auteur y est confirmé par les vers suivants qu'il met dans la bouche divine :

Que mon gouvernement 
Soit une république.
Vous ne l'ignorez pas
J'aime les prolétaires,
Mais que font-ils là-bas,
Messieurs mes mandataires.

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