L'excommunication

Cliquez ici pour entendre le début de cette chanson, dans l'interprétation de Bernard Muracciole (qui a lui-même composé l'air) à son livre-CD-DVD Airs et Hymnes maçonniques

Notre source pour cette page n'est autre ... qu'une perle de la littérature anti-maçonnique, le cocasse ouvrage (1867) Les Francs-Maçons et les sociétés secrètes d'Alexandre de Saint-Albin (source d'une autre page de ce site). A sa p. 436, il donne en effet, en en mentionnant l'auteur, le frère Pierre Lachambeaudie, cette chanson comme un odieux exemple du fait que la Franc-Maçonnerie, s'exaltant dans son orgueil et son impiété, se glorifie de la condamnation nouvelle qui la frappe et chante sur le mode infernal la malédiction que vient de prononcer sur elle le Père universel des hommes.

Le texte est repris (mais sans nom d'auteur) en 1886 par Léo Taxil à la p. 306 des Soeurs maçonnes

ci-contre : Pierre Lachambeaudie (1806–1872) est - notamment - un auteur de Fables et poésies. Il fut membre de la Loge parisienne La Rose du Parfait Silence. L'ouvrage de Louise Michel intitulé la Commune le mentionne (p. 289) comme un des signataires de l'appel de francs-maçons et délégués compagnons de Paris lancé le 5 mai 1871 en faveur de la Commune.

Il fut l'ami d'Antoine Clesse.

On trouve deux de ses chansons (La pauvreté, c'est l'esclavage et Mes rêves) dans Le chansonnier belge, choix de chansons des poëtes belges, suivi d'un choix de chansons françaises, édité à Bruxelles en 1850. 

On peut lire ici (dans la revue La Chaîne d'Union) le dithyrambique éloge funèbre de Lachambeaudie, prononcé le 19 juillet 1872 par le Frère Magne à la Loge de Périgueux les Amis persévérants et l'Etoile de Vésone réunis.

La Rose du Parfait Silence

La Rose du Parfait Silence, fondée en 1813 à Paris (elle n'est pas à confondre avec la Loge mancelle du même nom), a fait preuve d'une esprit très progressiste et elle fut en 1866 une des premières adhérentes à la Ligue de l’Enseignement. Ange Prumier en fut membre. Elle initia en 1861 Eliphas Lévi, qui, estimant que ses théories fumeuses n'y étaient pas prises suffisamment au sérieux, n'y fit pas long feu. 

ci-contre à droite : bijou de la Loge ; à gauche : médaille de son chapitre.

 

Les Francs-maçons excommuniés

A LEURS DAMES.

Ah ! je me sens pousser des cornes !
En vérité, je vous le dis,
A sa douceur mettant des bornes,
Le Saint-Père nous a maudits.
Mes Sœurs, fuyez, fuyez, fuyez,
Nous sommes excommuniés.

On nous expulse de l'Eglise :
De nos erreurs voilà les fruits.
Que Loyola
(1) nous exorcise,
Ou pour toujours nous sommes cuits.
Mes Sœurs, priez, priez, priez ;
Nous sommes excommuniés.

La vérité, sainte victime,
Craindrait-elle encore Escobard
(2)
Serpent, souviens-toi de la lime
(3);
Pape, ta foudre est un pétard.
Mes Sœurs, riez, riez, riez :
Nous sommes excommuniés.

Que voulons-nous ? Voir sur la terre
La liberté, l'égalité ;
Voir régner, au lieu de la guerre,
La paix et la fraternité.
Mes Sœurs, criez, criez, criez :
Vivent les excommuniés !

(1) Quand il s'agit de s'en prendre au cléricalisme, la cible préférée des maçons, qu'ils soient français ou belges, est toujours la Compagnie des jésuites, comme le montre dans cette chanson la mention du fondateur Loyola et, plus loin, d'Escobar.

ci-contre : dans la ligne de Bode (un des Illuminés de Bavière), Nicolas de Bonneville ambitionna de fédérer les Loges en vue d’en faire l’outil des Lumières radicales pour la promotion des idées les plus extrêmes et contre ... les jésuites, que, dans un livre assez délirant (les Jésuites chassés de la Franc-maçonnerie et leur poignard brisé par les maçons), il accuse de vouloir prendre le contrôle de la maçonnerie.

(2) Antonio de Escobar y Mendoza (1589-1669 ; portrait ci-contre) était un jésuite espagnol, écrivain moraliste et prédicateur de renom. 

Au Larousse, c'est un nom commun : escobar, n. m. vx., péjor. Personnage hypocrite qui use d'arguments de casuiste pour parvenir à ses fins. Le Dictionnaire de L'Académie française donne les définitions suivantes pour une escobarderie : dans la 6e édition (1832-5), Subterfuge, faux-fuyant, mensonge adroit, et, dans la 8e (1932-5), Subterfuge, action ou parole équivoque, simulation ou dissimulation adroite destinée à tromper sans mentir précisément

Dans un discours commentant le conflit entre les institutions écossaises et le Grand Orient, Louis Rétif de La Bretonne accuse en 1841 ce dernier de faire de l'escobarderie de ce que vous appelez l'unité fraternelle

(3) sans doute une allusion au thème de La Fontaine, illustré sur une autre page de ce site.

Les réactions à cette excommunication ont été diverses : des maçons croyants s'en sont sentis profondément blessés (voir par exemple une autre chanson de ce site, nettement moins virulente), cependant que d'autres, plus libérés, ont, comme notre auteur, préféré en rire.

Boubée, lui, se contenta de dire : Regardons si cette Eglise dont on nous chasse est celle des apôtres primitifs.

On lira aussi avec amusement le poème adressé en 1865 aux francs-maçons excommuniés par le Frère R. D., de l'Orient de Laval, qui commence par les vers suivants :

Frères, votre âme étant du démon possédée,
Le Dieu du Vatican, pour laver mille affronts,
Vous envoie à plein ciel une divine ondée,
Orage d'eau bénite éclatant sur vos fronts.

Et, pour l'anecdote, notons qu'en 1866 (source : Chevalier) la Loge parisienne Saint-Pierre des Vrais Amis supprima de ses planches de convocation l'image de Saint Pierre, puisque la propagation de l'image d'un apôtre reniant son maître nous a toujours paru peu en rapport avec nos serments (un bruit - probablement sans fondement, mais auquel les débuts très libéraux du pontificat de Pie IX avaient donné quelque crédibilité - courait alors dans les Loges, selon lequel ce pape avait été lui-même membre de la maçonnerie).

Rétroactes

En 1865, Pie IX, auteur l'année précédente du fameux Syllabus condamnant les monstrueuses erreurs modernes (telles que socialisme, communisme, laïcisme, naturalisme et libéralisme), et se sentant menacé par les efforts de la maçonnerie italienne pour mettre fin à son pouvoir temporel, avait rallumé la guerre déclarée au XVIIIe siècle par ses prédécesseurs contre les francs-maçons en condamnant dans une allocution leurs sociétés, qu'il allait qualifier en 1873 de synagogue de Satan (qualificatif repris par Mgr Meurin - encore un jésuite - comme titre de son livre en 1893 : ce titre significatif peut être considéré comme un signe avant-coureur de la dénonciation du mythique complot judéo-maçonnique).

Pour illustrer son propos, Saint-Albin recopie d'ailleurs dans son livre (pp. 502-5) ladite allocution. Nous en reproduisons ici quelques extraits particulièrement significatifs ; on remarquera en particulier la charge contre le principe - pourtant bien évangélique (Rendez à César ...) - de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

ALLOCUTION prononcée EN CONSISTOIRE SECRET LE 25 SEPTEMBRE 1865 
PAR NOTRE TRÈS-SAINT PÈRE LE PAPE PIE IX.

... Parmi les nombreuses machinations et les moyens par lesquels les ennemis du nom chrétien ont osé s'attaquer à l'Eglise de Dieu, et ont essayé, quoique en vain, de l'abattre et de la détruire, il faut, sans nul doute, compter cette société perverse d'hommes, vulgairement appelée maçonnique, qui, contenue d'abord dans les ténèbres et l'obscurité, a fini par se faire jour ensuite, pour la ruine commune de la Religion et de la société humaine. Dès que Nos prédécesseurs les Pontifes romains, fidèles à leur office pastoral, eurent découvert ses embûches et ses fraudes, ils ont jugé qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour réprimer par leur autorité, frapper de condamnation et exterminer comme d'un glaive (ndlr : il ne s'agit pas ici d'une figure de style ! La Sainte Inquisition - à laquelle Pie IX avait eu recours dans l'affaire Mortara - ne s'est pas privée de faire appliquer la peine de mort qui frappait les maçons) cette secte respirant le crime et s'attaquant aux choses saintes et publiques.

... La secte maçonnique dont Nous parlons n'a été ni vaincue ni terrassée : au contraire, elle s'est tellement développée, qu'en ces jours si difficiles elle se montre partout avec impunité, et lève le front plus audacieusement que jamais. Nous avons dès lors jugé nécessaire de revenir sur ce sujet, attendu que, par suite de l'ignorance où l'on est peut-être des coupables desseins qui s'agitent dans ces réunions clandestines, on pourrait croire faussement que la nature de cette société est inoffensive, que cette institution n'a d'autre but que de secourir les hommes et de leur venir en aide dans l'adversité ; qu'enfin, il n'y a rien à en craindre pour l'Eglise de Dieu. 

... Nous éprouvons, Vénérables Frères, de l'amertume et de la douleur en voyant que lorsqu'il s'agit de réprouver cette secte conformément aux Constitutions de Nos prédécesseurs, plusieurs de ceux que leurs fonctions et le devoir de leur charge devraient rendre pleins de vigilance et d'ardeur en un sujet si grave, se montrent indifférents et en quelque sorte endormis. Si quelques-uns pensent que les Constitutions apostoliques publiées sous peine d'anathème contre les sectes occultes et leurs adeptes et fauteurs n'ont aucune force dans les pays où ces sectes sont tolérées par l'autorité civile, assurément ils sont dans une bien grande erreur. Ainsi que vous le savez, Vénérables Frères, Nous avons déjà réprouvé cette fausse et mauvaise doctrine, et aujourd'hui Nous la réprouvons et condamnons de nouveau. En effet, est-ce que ce souverain pouvoir de paître et de diriger le troupeau universel que les Pontifes romains ont reçu de Jésus-Christ en la personne du bienheureux Pierre, cette autorité suprême qu'ils ont à exercer dans l'Église, doit dépendre du pouvoir civil, et celui-ci peut-il l'arrêter et la restreindre en quoi que ce soit ?

Au siècle précédent, les excommunications fulminées contre les maçons avaient été accueillies en France avec la même ironie mais plus d'indifférence, puisque, n'ayant pas été soumises à l'approbation du Parlement de Paris, elles y étaient juridiquement inopérantes. 

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