Adieux au Frère Vassal (Paris 1830)

 

Pierre Gérard Vassal (1769-1840) est une des grandes figures de la maçonnerie française dans la première moitié du XIXe.

Bésuchet, dans le Tome II de son Précis historique de l'ordre de la franc-maçonnerie, le présente ainsi en 1829 (p. 282) :

VASSAL (Pierre-Gérard ), docteur en médecine, médecin de bienfaisance du 7e arrondissement, né le 14 octobre 1769, est auteur de différents ouvrages, entre autres d'une Monographie sur la digitale pourprée, plante dont on ne faisait presque point usage en France avant lui, et au moyen de laquelle on guérit plusieurs hydropisies, et quelques maladies du cœur ; et d'un Mémoire sur l'acétate de morphine, et les moyens de reconnaître ce poison après la mort. Ancien vénérable, très-sage et président de la loge chapitrale et aréopagite des Sept Ecossais réunis, dont il a amélioré et soutenu l'administration avec un zèle et une constance dignes des plus grands éloges ; il est depuis 1815 officier du Grand Orient, depuis 1819 secrétaire général de ce corps, et depuis 1827 président du grand collège des rites, qui fait partie du sénat maçonnique, pour la collation des 31, 32, et 33e degrés. M. Vassal est un maçon fort instruit et très laborieux. Ses comptes rendus, comme secrétaire général, ont été souvent remarqués ; c'est un des officiers les plus zélés et les plus actifs du Grand Orient.

Une page du site de Sylvie Lécuyer cite le portrait qu’en trace Éd. Peyrouzet dans Gérard de Nerval inconnu (Corti) :

Bon, d’une inépuisable charité, dévoué aux malades dont jusqu’à son dernier souffle il soulagera les maux, le Docteur Vassal est aussi et surtout un être chimérique. Nul mieux que lui n’a approfondi les mystères des religions anciennes. Contemporain, dans le Paris de la Restauration, des Prêtres de Chaldée, de Ninive ou d’Égypte, il vit dans un passé fabuleux qui l’enveloppe d’une nuée protectrice. Il se nourrit de ces mystères, à ses yeux plus réels que la réalité, cause seul et tout haut au milieu des rues, tout à ses symboles, à ses mythes, sans souci des passants. Il ne réintègre son époque et son avatar d’humble médecin de quartier, qu’au chevet des malades et des mourants.

 

portrait de Vassal paru dans le volume 2 du Globe en 1840

Tout en jouant un rôle important (il fut notamment Grand Commandeur du Grand Collège des Rites) au Grand Orient, il présida longtemps les 3 Ateliers (Loge, Chapitre et Consistoire) des Sept Ecossais réunis, qui le 30 juin 1840 célébrèrent sa pompe funèbre (dont on peut lire le compte-rendu dans Le Globe).

Les Sept Ecossais Réunis

En 1828 la Loge (fondée en 1809) institua des prix d'émulation en faveur des écoles élémentaires gratuites de garçons de Paris, qui étaient remis au cours de prestigieuses séances publiques (En 1829, Nerval fut invité à cette occasion à prononcer un discours en vers sur Les Bienfaits de l’enseignement mutuel. Dans un fragment inédit de Promenades et souvenirs, il raconte : 

Le bruit de mon succès vint aux oreilles du père d’une de mes jolies cousines, qui était Vénérable d’une loge de Francs-Maçons ; il me demanda un discours que je fus admis à lire en séance générale à la distribution des prix faite aux élèves des écoles mutuelles de Paris. Les maires des douze arrondissements assistaient à cette solennité dont l’effet fut immense.

Il vaut la peine de lire la justification que, dans son oeuvre maîtresse, Vassal lui-même donne de cette institution (pp. 637-ss) :

La plupart des ateliers n'ignorent pas les impressions avantageuses que produisirent sur la capitale, les distributions de prix faites aux élèves des écoles de l'enseignement mutuel, par la loge des Sept Ecossais réunis ... Ces fêtes de famille devraient, selon les localités, être remarquables par un appareil qui parle aux yeux, par une austérité qui commande le respect, par des discours qui pénètrent l'âme et excitent l'enthousiasme, par des chants et une musique proportionnée à ces solennités. Les institutions que nous proposons ne sont qu'une imitation de celles de l'antiquité, car ce fut par des cérémonies imposantes et brillantes, que les hiérophantes de l'Egypte attirèrent un peuple immense dans les temples de Thèbes et de Memphis. La fête annuelle d'Isis, pompeuse, par le luxe le plus recherché, en imposait à la multitude, fixait tous les yeux et captivait tous les cœurs, et les concerts les plus mélodieux charmaient les oreilles. Voilà comme les prêtres égyptiens instruisaient le peuple en l'amusant, car Apulée nous apprend que la danse et les chants n'étaient point épargnés dans la fête d'Isis.

Le goût du peuple, a dit Dupuis, fut bien senti par les anciens législateurs, qui unirent toujours les banquets sacrés, la musique et la danse aux actes publics de la religion et à la célébration des mystères, et la maçonnerie, qui est la dépositaire des anciens mystères, doit conserver des usages que les prêtres de l'antiquité firent tourner au profit du peuple.

Il y eut en France plusieurs Loges des 7 Ecossais. Nous ignorons si celle-ci, membre en 1881 de la GLSE, y est apparentée.

(image provenant de la p. 89 de la Revue belge de Numismatique en 1884)

Vassal publia en 1827 un Essai historique sur l'institution du rit écossais et sur la puissance légale qui doit le régir en France par un disciple de Zorobabel et en 1832 son grand oeuvre, intitulé Cours complet de Maçonnerie ou Histoire générale de l'initiation depuis son origine jusqu'à son institution en France.

Il est difficile de nos jours de lire cet ouvrage (dont on trouvera plus bas quelques extraits significatifs) sans sourire de tant de naïveté ou se trouver agacé par tant d'assurance ; il cultivait en effet, sur les origines de la Franc-maçonnerie (et de chacun des différents grades du REAA), des mythes fort à la mode à cette époque (et qui chez certains le restent même de nos jours : le snobisme de l'immémorial, selon l'heureuse expression d'André Hélard, n'a pas fini de frapper).

Déjà à l'époque, les idées de Vassal n'étaient cependant pas du goût de tout le monde, comme en témoigne cet avis particulièrement fraternel paru (p. 96) dans le n° 2 (avril 1832) de la Revue de la franc-maçonnerie (qui était dirigée par Clavel) :

1er mars 1832 - Depuis quelque temps, le frère Vassal, ancien secrétaire du Grand-Orient, a entrepris un cours de franc-maçonnerie, dans la loge des Sept-Ecossais. Aujourd'hui, il se décide à livrer son travail à l'impression, et il appelle à cet effet les souscriptions des frères. Nous voudrions bien dire notre avis et sur le cours de frère Vassal, et sur le parti qu'il a pris de le mettre en lumière ; mais nous pensons qu'il est à la fois plus sage et plus fraternel de nous abstenir de toute réflexion. Heureux si notre réserve pouvait suggérer à ce frère, d'ailleurs digne de toute notre estime, une résolution aussi prudente que la nôtre !

Son ultime ouvrage, Développements scientifiques de la philosophie des divers âges du monde, jusqu'à nos jours, divisés en trois périodes, chacune subdivisée en autant d'époques quelle se composait de siècles, est resté inachevé et n'a pas été publié. 

En 1830, Vassal décida de prendre sa retraite en Provence, sa région natale (en fait, un an plus tard, il serait de retour à Paris et retrouverait la présidence de la Loge). 

Son Atelier des Sept Ecossais Réunis décida de lui rendre hommage à cette occasion et de lui marquer sa reconnaissance des éminents services qu'il a rendus à la Franc-Maçonnerie

Un touchant Banquet d'adieu eut donc lieu le 3 avril 1830.

 

à droite : frontispice gravé représentant les médailles offertes au frère Vassal à cette occasion (voir détails ici et ici).


Les discours (notamment de Bouilly et Bésuchet) et les réponses de Vassal se succédèrent, et deux médailles furent offertes, l'une en or par la Loge et l'autre en argent par une Loge affiliée.

Ensuite une pièce de vers fut lue et finalement la parole fut accordée aux Frères qui ont bien voulu gratifier le Frère Vassal des produits de leur muse.

Deux de ces cantiques sont reproduits au document :

Extraits choisis du Cours complet de Maçonnerie

p. 18

La philosophie positive a toujours eu pour mission d'approfondir les abstractions les plus subtiles, de les envisager sous toutes leurs formes, dans leurs différents rapports, de les résumer et de mettre en lumière les vérités qu'elles dérobent aux yeux du vulgaire ; la philosophie symbolique eut mission au contraire d'envelopper chaque vérité qu'elle découvrait d'un voile impénétrable, pour ne la montrer qu'à ses adeptes, ce qui donna naissance aux mystères ; et pour que ces vérités ne fussent connues que des initiés, au lieu de les consigner, on se servit de symboles pour les représenter d'une manière positive. 

p.127

L'Inde est le berceau de l'initiation, elle passe en Ethiopie, en Arabie, voisines de l'Egypte et de la Chaldée, les Sabéens en Iémen, puis en Phénicie, en Syrie, en Perse, en Grèce, en Italie, à Rome, en Scandinavie : en Chine point d'initiation ; en Sibérie, au Mexique, au Pont-Euxin, dans les Gaules, mais seulement parmi les druides ; de la Baltique en Ecosse, de là en Angleterre, puis en France, mais chez les templiers seulement ; les jésuites se l'approprient ensuite, et la France ne la connut que vers le quart du dix-huitième siècle, et la grande loge de France transporta l'écossisme en Amérique, qui ne possédait que les trois grades symboliques, par l'entremise du Frère Stéphin Morin.

p. 513

Les documents historiques que nous avons exposés prouvent que l'ordre du Temple, dont on a si diversement parlé, n'était qu'un anneau de la grande chaîne de l'initiation mystique ; placé entre les temps anciens et les temps modernes, il en a formé la coïncidence, atteignant d'un côté à nos assemblées mystérieuses, et de l'autre aux pompes isiaques ; car les recherches faites dans les anciennes églises de Schœngrabern, de Wultendorf, de Saint-Wenceslas de Prague, offrent de nouveaux indices de la liaison des hiéroglyphes des templiers avec ceux des anciens mystères, et par conséquent ceux de la maçonnerie. M. de Hammer aurait dû seulement attacher moins d'importance à quelques figures peu décentes qui n'étaient qu'un résultat de la grossièreté du siècle et un reste d'imitation sans conséquence des phallus, si pieusement représentés par le cierge pascal, qui figure fort innocemment dans les cérémonies catholiques.

p. 576

... nous avouons que c'était une grande entreprise, que de tenter d'agglomérer les mystères les plus remarquables et les plus utiles, pour n'en former qu'un système général ; et le rit écossais primitif nous paraît avoir atteint ce noble but en renfermant dans les divers degrés qui composent son échelle de proportion les mystères de l'Inde, des Mages, des Égyptiens, des Grecs, des Esséniens, de Salomon et du christianisme primitif parce que leur ensemble fait connaître à fond la progression lente et graduelle des connaissances humaines. 

p. 610

Chacun peut se convaincre, d'après nos développements que les symboles, les hiéroglyphes, les allégories et les paraboles qui se trouvent consignés dans les divers grades du rit écossais représentent la religion, le culte, la morale, la plupart des découvertes utiles et des sciences du monde primitif, et tous ces matériaux précieux nous paraissent propres à concourir utilement à tracer l'histoire de l'Orient, qui, loin d'être toute monumentale, se trouve en partie consignée dans les divers degrés de l'écossisme, qui en renferment du moins les principaux éléments.

Quoique adepte du REAA - mais dans le clan Grand Orient plutôt que dans le clan Suprême Conseil - Vassal en juge sévèrement certains éléments, et propose d'en revenir à un Rite Ecossais en 25 degrés pour les raisons suivantes (pp. 624 ss) :

Le neuvième degré doit disparaître complètement, ou si on le conserve comme historique, on ne doit le communiquer que pour faire connaître les sectes et le parti qui se servirent du manteau de la maçonnerie pour masquer des projets ambitieux et même criminels, et l'initiation fut trop morale et trop tolérante pour avoir institué un pareil grade.

Le onzième degré est d'une nullité complète, puisqu'il ne renferme ni instruction, ni but positif, ni motif plausible.

Le seizième degré se trouvant entaché des mêmes défauts que le onzième, doit également disparaître. Le dix-septième se trouve dans le même cas, ainsi que le vingtième ; ce dernier surtout, ne représentant que la féodalité avec toutes ses prérogatives, est incompatible avec la liberté et l'égalité, que renferment plusieurs grades philosophiques ; tous les autres degrés que nous avons développés ayant des rapports directs avec l'initiation de l'antiquité doivent être conservés. Il résulte de la réforme que nous proposons , et qui nous paraît fondée en droit et en raison, que le rit écossais doit se trouver réduit au nombre de vingt-cinq degrés, qui formèrent tous ceux du rit primitif, dit d'hérédom. Nous avons démontré antécédemment que le grade de Kadosch, qui étoit le vingt-cinquième du rit primitif, avait été désigné le nec plus ultrà, parce qu'il renferme le résumé de toutes les découvertes utiles et scientifiques de l'Orient. Car les trois derniers degrés qui complètent les trente-trois du rit écossais, dit ancien et accepté, sont tellement modernes qu'ils n'ont aucune corrélation avec les divers mystères de l'antiquité ; ce qui fournit la preuve la plus convaincante du remaniement que le Frère de grâce Tilly (sic) et consors opérèrent dans le rit écossais primitif. Et fut-il vrai que le grand Frédéric eût institué les trente-unième, trente-deuxième et trente-troisième, ce que nous avons contesté dans notre essai historique du rit écossais, il n'en résulterait pas moins que ces trois derniers grades et les cinq que nous avons signalés se trouvent en dehors de l'initiation positive , parce qu'aucun d'eux ne représente, ni une époque, ni un événement, ni un fait qui se soit accompli dans l'Orient, ni aucune des sciences qui furent enseignées dans les mystères de l'antiquité. Le trente-deuxième est le seul grade qui représente l'époque des croisades, qui n'eurent lieu que onze siècles après l'institution des derniers mystères.

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