Nicolas DALAYRAC

En cliquant ici, vous entendrez un extrait de Les Canons ou La réponse au salpêtre de Dalayrac, extrait du CD Les 19 grands hymnes révolutionnaires (Erato ECS 2292-45006-2), interprété par Gilles Cachemaille, baryton, accompagné par l'Orchestre d'Harmonie des gardiens de la Paix de Paris 

 

 
gravure de Louis-Charles Ruotte

Auteur d'une soixantaine d'opéras-comiques, et de nombreuses chansons publiées dans des recueils du temps, Nicolas Dalayrac, ou d'Alayrac, (1753-1809) fut, de la fin de l'ancien Régime jusqu'aux premières années de l'Empire, un compositeur chéri du public

Sa carrière est rappelée en détail dans les deux écrits ci-dessous, datant du XIXe siècle, mais il faut voir aussi (et surtout entendre) la très riche page lui consacrée par Jean-Marc Warszawski sur Musicologie.org

Le Bihan, dans son ouvrage Francs-maçons parisiens du Grand Orient de France, le mentionne comme :

Dalayrac (Nicolas) (1753-1809) Garde du Roi. Musicien. les Neuf Soeurs, 1778-79. La Société Olympique, 1786.

Commentant le Tableau de la Loge dans son ouvrage Une loge maçonnique d'avant 1789, la loge des Neuf Soeurs, Amiable écrit (p. 35) :

Deux offices à remarquer sont ceux de premier et de second directeur des concerts. Le premier des deux titulaires, en 1778, est Dalayrac, qui figure avec la qualification de garde du Roi, Dalayrac, âgé de vingt-cinq ans, encore inconnu du grand public, mais qui va devenir un de nos compositeurs les plus féconds et les plus populaires dans le genre de l'Opéra-Comique.

et il ajoute (p. 340), avant de résumer sa carrière :

Nicolas d'Alayrac se retrouve sur les deux tableaux de 1806, où son nom est écrit Dalayrac : c'est cette seconde orthographe, adoptée pendant la période révolutionnaire, qui a prévalu. Lorsqu'il fut choisi par les adeptes des Neuf Soeurs comme directeur de leurs concerts, il avait vingt-cinq ans à peine et était encore inconnu du grand public ... En 1778, il composa la musique de la fête que les Neuf Soeurs donnèrent à Franklin.

Dans son ouvrage Les Musiciens francs-maçons au temps de Louis XVI (Véga, 2009), Pierre-François Pinaud note : il complète sa formation musicale avec Langlé, auquel il prêtera plus tard son assistance pour obtenir le poste de bibliothécaire du Conservatoire.

Médaille commémorative de l'inauguration du Temple Nicolas DALAYRAC à l'Orient de Muret, le 4 décembre 6010.

 

(NB : Muret, en Haute-Garonne, est la ville natale de Dalayrac)

 

Voici ce qu'en dit Fétis dans son T. 2 :

DALAYRAC (Nicolas), compositeur dramatique, naquit à Muret en Languedoc, le 13 juin 1753. Dès son enfance, un goût passionné pour la musique se manifesta en lui ; mais son père, subdélégué de la province, qui n'aimait point cet art, et qui destinait le jeune Dalayrac au barreau, ne consentit qu'avec peine à lui donner un maître de violon, qui lui fit bientôt négliger le Digeste et ses commentateurs. Le père s'en aperçut, supprima le maître, et notre musicien n'eut d'autre ressource que de monter tous les soirs sur le toit de la maison pour étudier sans être entendu. Les religieuses d'un couvent voisin trahirent son secret ; alors ses parents, vaincus par tant de persévérance, et craignant que cette manière d'étudier n'exposât les jours de leur fils, lui laissèrent la liberté de suivre son penchant. Désespérant d'en faire un jurisconsulte, on l'envoya à Paris en 1774, pour être placé dans les gardes du comte d'Artois. Arrivé dans cette ville, Dalayrac ne tarda point à se lier avec plusieurs artistes, particulièrement avec Langlé, élève de Caffaro, qui lui enseigna l'harmonie. Ses premiers essais furent des quatuors de violon, qu'il publia sous le nom d'un compositeur italien. Poussé par un goût irrésistible vers la carrière du théâtre, il écrivit en 1781 la musique de deux opéras-comiques intitulés le Petit Souper et le Chevalier à la mode, qui furent représentes à la cour et qui obtinrent du succès. Enhardi par cet heureux essai, il se hasarda sur le théâtre de l'Opéra-Comique, et débuta en 1782 par l'Éclipse totale, qui fut suivie du Corsaire, en 1783. Dès lors il se livra entièrement à la scène française ; et dans l'espace de vingt-six ans, ses travaux, presque tous couronnés par le succès, s'élevèrent au nombre de cinquante opéras. En voici la liste avec les dates : [suit une liste de 50 items, entre 1782 et 1808].

Dalayrac avait le mérite de bien sentir l'effet dramatique et d'arranger sa musique convenablement pour la scène. Son chant est gracieux et facile, surtout dans ses premiers ouvrages ; malheureusement ce ton naturel dégénère quelquefois en trivialité. Nul n'a fait autant que lui de jolies romances et de petits airs devenus populaires ; genre de talent nécessaire pour réussir auprès des Français, plus chansonniers que musiciens. Son orchestre a le défaut de manquer souvent d'élégance; cependant il donnait quelquefois à ses accompagnements une couleur locale assez heureuse : tels sont ceux de presque tout l'opéra de Camille, de celui de Nina, du chœur des matelots d'Azémia et de quelques autres. On peut lui reprocher d'avoir donné souvent à sa musique des proportions mesquines ; mais ce défaut était la conséquence du choix de la plupart des pièces sur lesquelles il écrivait ; pièces plus convenables pour faire des comédies ou des vaudevilles que des opéras. Que faire, en effet, sur des ouvrages tels que les Deux Auteurs, Philippe et Georgette, Ambroise, Mariane, Catinat, la Boucle de Cheveux, Une Heure de mariage, la Jeune Prude, et tant d'autres ? Dalayrac était lié avec quelques gens de lettres qui ne manquaient pas de lui dire, en lui remettant leur ouvrage : Voici ma pièce ; elle pourrait se passer de musique ; ayez donc soin de ne point en ralentir la marche. Partout ailleurs un pareil langage eût révolté le musicien ; mais, en France, le public se connaissait en musique comme les poètes, et, pourvu qu'il y eût des chansons, le succès n'était pas douteux. C'est à ces circonstances qu'il faut attribuer le peu d'estime qu'ont les étrangers pour le talent de ce compositeur, et l'espèce de dédain avec lequel ils ont repoussé ses productions. Ce dédain est cependant une injustice ; car on trouve dans ses opéras un assez grand nombre de morceaux dignes d'éloge. Presque tout Camille est excellent ; rien de plus dramatique que le trio de la cloche au premier acte, le duo de Camille et d'Alberti, et les deux premiers finales. La couleur de Nina est sentimentale et vraie ; enfin on trouve dans Azémia, dans Roméo et Juliette, et dans quelques autres opéras, des inspirations très-heureuses.

Deux pièces de Dalayrac, Nina et Camille, ont été traduites en italien et mises en musique, la première par Paisiello, et la seconde par Paër ; et comme on veut presque toujours comparer des choses faites dans des systèmes qui n'ont point d'analogie, les journalistes n'ont pas manqué d'immoler Paisiello à Dalayrac, et d'exalter l'œuvre du musicien français aux dépens de celle du grand maître italien. Sans doute la Nina française est excellente pour le pays où elle a été faite ; mais le chœur Dormi o cara, l'air de Nina au premier acte, l'admirable quatuor Come ! partir ! et le duo de Nina et de Lindoro, sont des choses d'un ordre si supérieur, que Dalayrac, entraîné par ses habitudes, et peut-être par ses préjugés, n'eût pu même en concevoir le plan. Il est vrai que le public parisien a pensé longtemps comme les journalistes ; mais ce n'est pas la faute de Paisiello. 

Le talent estimable de Dalayrac était rehaussé par la noblesse de son caractère. En 1790, au moment où la faillite du banquier Savalette de Lange venait de lui enlever le fruit de dix ans de travaux et d'économie, il annula le testament de son père qui l'instituait son héritier au préjudice d'un frère cadet. Il reçut en 1798, sans l'avoir sollicité, le diplôme de membre de l'Académie de Stockholm, et, quelques années après, fut fait chevalier de la Légion d'honneur, lors de l'institution de cet ordre. Il venait de finir son opéra : le Poète et le Musicien, qu'il affectionnait, lorsqu'il mourut à Paris, le 27 novembre 1809, sans avoir pu mettre en scène ce dernier ouvrage. Il fut inhumé dans son jardin à Fontenay-sous-Bois. Son buste, exécuté par Cartelier, a été placé dans le foyer de l'Opéra-Comique, et sa vie écrite par R. C. G. P. (René-Charles-Guilbert Pixerécourt), a été publiée à Paris, en 1810, un vol. in-12. 

Après que l'assemblée nationale eut rendu les décrets qui réglaient les droits de la propriété des auteurs dramatiques, les directeurs de spectacles se réunirent pour élever des contestations contre les dispositions de ces décrets, et firent paraître une brochure à ce sujet. Peu de temps après la publication de cet écrit, Dalayrac fit imprimer une réfutation de ce qu'il contenait, sous ce titre : Réponse de Dalayrac à MM. les directeurs de spectacles, réclamant contre deux décrets de l'Assemblée nationale de 1789, lue au comité d'instruction publique, le 26 décembre 1791 ; Paris, 1791, dix-sept pages in -8".

La Biographie toulousaine lui consacra également ce long article en 1823 :

DALAYRAC (Nicolas), chevalier de la légion d'honneur, et membre de l'académie royale de Stockholm, célèbre compositeur, naquit à Muret en Languedoc le 13 Juin 1753. A l'âge de quatorze ans, il annonça un goût décidé pour la musique. Son père, subdélégué de la province, le destinait au barreau, et ne lui avait accordé qu'avec beaucoup de peine un maître de violon ; mais le jeune Dalayrac négligea bientôt ses livres de droit, afin de se livrer entièrement à une étude pour laquelle il était porté par goût et par sentiment. Son père alors se hâta de retirer le maître de violon à son fils, qui, désespéré de cet événement, n'en fut que plus ardent à étudier, et pour n'être point entendu de ses parents, il montait tous les soirs sur le toit de sa maison. On assure que des religieuses d'un couvent voisin, qui lui avaient promis de garder le secret, furent entraînées par ses accords mélodieux, et qu'elles ne purent s'empêcher de l'éventer par des applaudissements qui décelèrent le jeune artiste. Son père n'ayant plus d'espoir d'en faire un avocat, le laissa libre de suivre son penchant. En 1774, il l'envoya à Paris, et le plaça parmi les gardes du comte d'Artois (aujourd'hui Monsieur.) Les goûts de Dalayrac se développant dans une ville où tant de talents célèbres se trouvaient réunis à cette époque, il rechercha la société des artistes et des amateurs les plus recommandables, et ne tarda pas à devenir l'ami de Grétry, de Saint-Georges, de Laborde, et surtout de Langlé, duquel il reçut les premiers éléments de la composition. Comme il jouait du violon d'une manière distinguée, il fut admis à faire sa partie dans tous les concerts les plus brillants de la capitale. Bientôt, à l'aide des excellents principes qu'il avait reçu pour la composition, il donna au public ses premiers essais sous le titre de Quatuors : ils sont écrits avec autant de facilité que d'élégance ; car ils eurent dans leur nouveauté une vogue prodigieuse. Ils parurent sous le nom d'un maître italien. En 1778, la loge dite des neuf Soeurs, ayant donné une fête à Franklin, il en composa la musique, qui fut trouvée charmante. Son premier début au théâtre eut lieu en 1781 ; il donna aux Italiens le petit Souper et le Chevalier à la mode ; ces deux productions furent couvertes d’applaudissements, et l'on trouva dans sa musique beaucoup de grâce, d'esprit et de facilité. Ces deux pièces furent suivies de l’Eclipse totale, paroles de Lachabeaussière. Grimm, dans sa correspondance au sujet de cet opéra, s'exprime ainsi :

Ce qui nous a paru faire le plus de plaisir dans la musique de l’Eclipse totale, c'est l'ouverture et la chanson, que chante Rosette en attendant le rendez-vous que lui avait donné Crispin. Il y a dans tout le reste des détails agréables, et les morceaux d'ensemble prouvent que l’auteur, au goût de son art joint encore une assez grande connaissance de la scène, et ce coup d’essai, tel qu'il est, doit faire désirer que M. Dalayrac continue de consacrer au théâtre une partie de ses loisirs.

Le Corsaire, joué en 1783, fut accueilli avec un nouvel enthousiasme. Dalayrac avait une finesse de tact précieuse, qui le fit nommer à juste titre le musicien poète. Aucun compositeur ne posséda peut-être aussi bien que lui la connaissance juste et raisonnée de l'art scénique et musical, ni l'entente du théâtre. Dalayrac travailla pour le théâtre pendant vingt-huit ans. Il écrivit, durant ce temps, cinquante-six ouvrages, et par une bien singulière conformité, ce nombre répond au nombre d'années qu'il a vécu ; mais on peut dire qu'il compta presque autant de succès que de compositions. Doué d'une imagination vive et féconde, il fut le créateur d'un genre qu'il porta lui-même au plus haut degré de perfection.

C'est lui, dit un Biographe, c'est lui qui a naturalisé dans toute la France ces airs tendres et mélancoliques connus sous le nom de Romances, et qui avait été pendant plusieurs siècles l'apanage exclusif des troubadours, avant que Dalayrac les eût fait entendre sur nos théâtres. C'est donc à lui que nous devons ce genre de musique d'autant plus difficile, qu'il s'écrit avec l'âme, et que l'art et la science sont également impuissants pour le produire. Toutes les romances de Dalayrac ont une vogue prodigieuse ; on les entend avec le même plaisir au théâtre, dans la société et dans les rues, où les orgues des Savoyards les répètent tous les jours. C'est dans les romances que cet auteur est vraiment inimitable ; elles respirent la sensibilité, le naturel, les grâces, et surtout ce tendre abandon et cette tristesse délicieuse qu'il semble avoir empruntée de Tibulle et des poètes provençaux. 

Son père, en mourant, l'avait institué son héritier au préjudice de son frère ; mais son coeur fut touché de cet acte d'injustice ; il annula lui-même aussitôt le testament, et cela au moment où il venait d'essuyer une faillite considérable qui lui enlevait le fruit de dix ans de travaux. Cet auteur estimable, dont le souvenir est encore présent à nos yeux, et qui s'est rendu recommandable autant par ses talents que par ses vertus, mourut à Paris le 27 Novembre 1809, avant d'avoir pu faire représenter sa pièce (le Poète et le Musicien, paroles de Dupaty), de laquelle il attendait un brillant succès. Ses derniers instants ne furent qu'un délire de composition, et il ne cessait de répéter les traits de chant qu'il avait mis dans son ouvrage ; il fut inhumé dans son propre jardin, à Fontenay sur Bois, et une grande partie des célèbres compositeurs de la capitale se firent un devoir d'assister à ses funérailles. Dans le foyer de l'Opéra comique, on voit son buste, exécuté par Cartellier. 

Nous allons donner une analyse succincte de tous ses opéras. En 1782, l’Eclipse totale ; le Corsaire, 1783 ; la Dot, 1785 ; l’Amant statue, 1785 : cette petite pièce, dont les paroles sont de Desfontaines, fut donnée au théâtre italien ; elle eut un succès mérité ; on trouva la musique nouvelle, des morceaux saillants, et surtout cette belle ariette que mademoiselle Arnaud, célèbre artiste d'alors, exécuta avec une supériorité infinie. En 1786, Nina, ou la Folle par amour. On doit se rappeler que cette pièce eut un nombre de représentations aussi grand que le Mariage de Figaro. Ce n'est pas peu dire ; l’expression, le sentiment, tout, en un mot, se trouve peint dans l'ouvrage de Dalayrac : avec quelle facilité il a su saisir ces traits de délire qui caractérisent si bien la folie de Nina ! Sa musique tendre et mélodieuse, ce chant simple et naïf, nous représente le désespoir d'une infortunée amante, et nous force à partager son malheur. Le premier choeur pendant que Nina sommeille, et la romance qu'elle chante, sont de ces morceaux que les amateurs de la bonne musique ne se lasseront jamais d'admirer. Azémia, ou les Sauvages, fut représentée en 1786. Les tableaux de la simple nature, et surtout le développement de l'amour dans deux jeunes coeurs, dont l'innocence primitive n'a point été altérée par les conventions sociales, sont toujours restés en possession de plaire au théâtre comme d'agréables illusions : tel est l'opéra d'Azémia. Il y a dans cet opéra des situations singulières, du spectacle, une sorte de merveilleux ; mais ce qu'il y a de plus sublime, c'est la musique vive, naturelle, légère, expressive, et dont on a retenu tous les airs : les airs qu'on retient ont le même mérite que les vers passés en proverbe. En 1787, Renaud d’Ast ; 1788, Sargines ; 1789, les deux petits Savoyards et Raoul sire de Créqui. La musique des deux petits Savoyards fait plaisir ; Dalayrac a saisi souvent le caractère original et naïf des chants que nous font entendre les petits Savoyards ; il a su leur prêter toujours l'expression la plus vive et la plus vraie. La Soirée orageuse, 1790 ; Camille, ou le Souterrain, Philippe et Georgette, 1791 ; Ambroise, ou Voilà ma journée, Roméo et Juliette, 1793 ; Adèle et Dorsan, 1795 ; Gulnare, 1797 ; Alexis, ou l'Erreur d'un bon Père, 1798 ; Adolphe et Clara, 1799. Nous ne parlerons pas de ces opéras ; il serait sans doute trop long de les analyser chacun en particulier, et les succès qu'ils obtiennent tous les jours nous affranchissent de cette tâche. Maison à Vendre, 1800 : que de finesse et de grâce ! Picaros et Diégo, 1803 ; la Jeune Prude, 1804; Gulistan, 1805 ; Lina, 1807 ; le Poète et le Musicien fut le dernier ouvrage auquel travailla Dalayrac ; il n'eut pas même le bonheur de le voir représenter, car il ne le fut que le 1er Juin 1811. Les paroles sont de M. Dupaty, qui y joignit un prologue à la louange de Dalayrac. Nous allons retracer ici l'analyse de Geoffroi, comme étant le dernier éloge qui ait été rendu à la mémoire de ce célèbre compositeur. 

Le prologue, dit-il, a tenu lieu de petite pièce ; quoiqu'il soit assez court, les applaudissements en ont beaucoup prolongé la durée : jamais le plus sublime chef-d'oeuvre n'excita d'aussi vifs transports que ce petit ouvrage qui n'a qu'une scène. Cette scène, il est vrai, est versifiée d'une manière très brillante, semée de traits heureux, pleine d'esprit et de sentiment : c'est une espèce d'oraison funèbre de Dalayrac. Et dans quel temple pouvait-elle être mieux prononcée, que dans celui de l'Opéra comique, qui fut pendant quarante ans le théâtre des triomphes du défunt ! Le public voit toujours avec plaisir ce témoignage de sensibilité posthume ; tout le monde entend volontiers les louanges d'un artiste, quand il ne peut plus les entendre : l'envie est apaisée par sa mort, et même, par un privilège unique, Dalayrac vivant n'eut point d'envieux et quoiqu'il eût du talent, il n'eut que des amis; ses rivaux eux-mêmes lui pardonnèrent ses succès. Cette représentation doit être regardée moins comme un jugement sur un ouvrage nouveau, que comme la célébration d'une pompe funèbre : ce sont les derniers honneurs rendus à un artiste chéri. Il y avait grande foule, grande effervescence ; les spectateurs, dont la salle était pleine, n'étaient point des juges, c'était des amis et admirateurs de Dalayrac, venus pour remplir un devoir sacré, et pour payer à cet aimable compositeur le prix de quarante années de travaux. Hélas ! un musicien mort est bientôt oublié ! Les vivants se serrent et remplissent le vide qu'a laissé le défunt : on joue moins ses ouvrages, parce qu'il n'est pas là pour solliciter ; et lors même qu'on les joue, on s'en amuse, on s'en réjouit, sans songer à la personne du compositeur, et presque sans savoir son nom. Je voudrais bien moi-même n'avoir point à juger cette musique posthume de Dalayrac ; mais tant d'ouvrages charmants honorent sa mémoire, que l'extrême médiocrité de celui-ci ne peut pas lui faire un grand tort : ou s'aperçoit trop que le musicien, quand il la composa, portait dans son sein le germe de la mort. S'il faut ajouter foi aux fables des poètes, qui voudraient nous faire accroire que le dernier chant du cygne est le plus mélodieux, ce chant de Dalayrac n'est pas assurément le chant du cygne. Il y a des traits charmants dans l'ouverture : le duo d'Elleviou avec Moreau est fort agréable. On remarque une certaine verve et quelques originalités dans le quatuor, où un vieux amateur se moque des roulades, lesquelles sont vivement défendues par le poète et le musicien. Le reste est fort au-dessous du talent de Dalayrac, et même sans en excepter le grand duo d'Elleviou et de Martin, morceau à grand fracas et à prétention, où les deux chanteurs prodiguent les a ! a ! a ! et justifient les railleries du vieux amateur, la vogue d'Elleviou et de Martin, le charme de leur voix, tiennent lieu de la mélodie qui manque à cette composition. 

Dans ce résumé, écrit à la louange de Dalayrac, on voit qu'il a été tracé par une main habile et impartiale, et qui reconnut toujours la supériorité des talents de cet auteur. Geoffroi avait, pour ainsi dire, vu Dalayrac dans son berceau ; il l'avait suivi dès ses premiers essais ; il ne l'avait jamais perdu de vue, et par conséquent il avait été témoin et juge tout à la fois de ses plus brillants succès jusqu'au moment où il descendit dans la tombe. Quel autre aurait donc pu en parler avec autant d'impartialité et d'enthousiasme, que lui ? Marsollier de Vivetières, Monvel et M. Lachabeaussière sont les auteurs qui ont le plus travaillé pour lui. René-Charles Guilbert-Pixérecourt a publié la vie de Dalayrac en 1810. 

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