La Loge des Neuf Soeurs 

 

Fondée en 1776, placée sous le patronage des Muses (les neuf soeurs du Parnasse), la Loge des Neuf Sœurs - qui a souvent eu maille à partir avec le Grand Orient de France - se voulait vouée à la culture des sciences, des lettres et des arts ; elle a été un fer de lance des Lumières et des Encyclopédistes, et c'est elle qui, le 7 avril 1778, a procédé à l'initiation de Voltaire, moins de deux mois avant sa mort (le 30 mai). 

Comme l'écrivait, dans son mémoire de 1779, son Orateur la Dixmerie :

... les plus grands compositeurs, les virtuoses les plus célèbres se sont empressés de se ranger sous la bannière des Neuf Sœurs. ... la loge des Neuf Sœurs peut être envisagée comme une espèce de colonie des arts, où l'homme qui les cultive est admis, de quelque nation qu'il puisse être, où l'on voit accourir de tous les pays de l'Europe des hommes que leurs talents, leurs lumières, leurs productions rendent chers à leur propre patrie. 

Un tel objectif était encore rappelé lors de la réouverture de la Loge en 1806, même si sa réalisation fut alors nettement moins prestigieuse.

Après Lalande, son Vénérable fut (cfr. Tableau ci-contre) Benjamin Franklin (1706-1790), dont la signature figure à un superbe diplôme de la Loge de 1785.

 Unesco du XVIIIe ?

Cette (audacieuse ?) comparaison a été risquée par Nicholas Hans dans son article UNESCO of the Eighteenth Century. La Loge des Neuf Soeurs and its Venerable Master, Benjamin Franklin, publié (pp. 513-524) dans les Proceedings de l'American Philosophical Society (vol. 97, no. 5, 1953).

L'initiation de Voltaire, le 7 avril 1778 (soit moins de deux mois avant sa mort, le 30 mai), a constitué un énorme événement maçonnique et mondain, dont tous les gazetiers se sont fait l'écho, et qui faisait encore débat un siècle plus tard.

On en trouve même un large compte-rendu dans le chapitre Maurerische Nachrichten d'un n° de 1784 du Journal für Freymaurer viennois.

Les littérateurs Florian, Roucher, Lemierre, Delille, Chamfort, Parny, Guichard, Neufchâteau (1750-1828 ; c'est à lui que Voltaire écrivait dès 1766 : il faut bien que l'on me succède, et j'aime en vous mon héritier), les peintres Greuze et Joseph Vernet, le sculpteur Houdon, les musiciens Dalayrac, Clément et Piccinni, le docteur Guillotin, Jean-Baptiste Mercier du Paty (ou Dupaty), les frères Montgolfier, Lacépède, furent membres des Neuf Soeurs.

Sur les trois fondateurs en 1777 du Journal de Paris (premier quotidien en langue française), deux (Louis d'Ussieux et Cadet de Vaux) étaient membres de la Loge.

Celle-ci manifesta également sa présence dans la vie intellectuelle parisienne en fondant, par l'intermédiaire ce certains de ses membres (Court de Gebelin, Cordier de Saint-Firmin et La Dixmerie) la Société Apollonienne (rebaptisée ensuite Musée de Paris) en 1780, et, avec Pilâtre de Rozier et Moreau de Saint-Méry (futur Vénérable) le Musée de Monsieur (rebaptisé ensuite Lycée) en 1781 (la rivalité entre ces deux institutions reflête d'ailleurs des dissensions dans la Loge).

Un hymne pour une cérémonie funèbre célébrée dans cette Loge en 1785 figure à ce site.

ci-dessus : le sceau de la loge avec la devise Force Vérité Union (image d'après l'ouvrage d'Amiable)

médaille (très rare) gravée par Bernier et frappée en 1783 par les Neuf Soeurs en l'honneur de Franklin, ministre plénipotentiaire des Etats Unis de l'Amérique. Les Muses s'activent autour d'un Temple juché sur une colline rocheuse, sous la devise De leurs travaux naîtra leur gloire. (image empruntée au site Heritage)

Autre médaille (par F. Pingret), frappée en 1829 : les maçons français à Franklin Maître de la Loge des 9 Soeurs Orient de Paris 5778. Entre l'équerre et le compas entrelacés de rameaux d'olivier, un ouroboros encercle un triangle flamboyant, portant les lettres juives pour Jehovah. A gauche, un maillet, à droite une truelle ; au-dessus, sept étoiles.

Les images ci-contre sont copiées dans l'ouvrage de Marvin, The medals of the masonic fraternity (Boston 1880), qui présente cette médaille sous le n° LIX.

    

Ce n'est peut-être pas un hasard si la statue de Franklin à Paris est ombragée par un acacia ... Cet arbre lui était de toute manière cher puisque, comme le rapporte Pierre Chevallier aux pp. 159-60 de son ouvrage Les ducs sous l’acacia, ou les premiers pas de la franc-maçonnerie française 1725-1743, (Libr. Vrin Paris 1964), il planta de sa propre main un acacia de Virginie dans les jardins de Sanois chez la comtesse d'Houdetot.

Evénement que le comte de Tressan (1705-1783 ; maçon de la première heure puisqu'initié dès 1737) salua par un poème, où il fait allusion à son paratonnerre autant qu'à son oeuvre politique :

... Que cet arbre planté par sa main bienfaisante,
Elevant sa tige naissante
Au-dessus du stérile ormeau,
Par sa fleur odoriférante
Parfume l'air de cet heureux hameau !

La foudre ne pourra l'atteindre;
Elle respectera son faîte et ses rameaux.
Francklin nous enseigna par ses heureux travaux
A la diriger ou l'éteindre,
Tandis qu'il détruisait des maux
Pour la terre encor plus à craindre.

Les Neuf Sœurs ont cultivé le souvenir de Franklin : en 1791, Le tribut de la Société nationale des Neuf Sœurs publiait un hommage à Franklin par Joseph Michaud, dont nous extrayons les vers suivants :
Quand la faulx de la mort s'abattit sur sa tête,
Comme un roc insensible aux coups de la tempête,
Franklin vit sans effroi l'appareil du trépas ;
Le sage attend la mort, mais il ne la craint pas.
De ses amis en pleurs il calmait les alarmes :
« Mes amis, disoit-il, pourquoi verser des larmes ?
Franklin dans le tombeau porte un cœur vertueux ...
J'ai bravé les tyrans et leurs complots affreux ;
Sans crainte, sans remords, j'abandonne la vie ;
Je puis dire à mon Dieu : J'ai servi ma patrie. »

Au sein de la tempête il puise ce fluide
Qui sillonne les airs de sa clarté rapide,
Et, porté sur le char de l'aigle impérieux,
Son génie enchaîna la foudre dans les cieux.
Bienfaiteur des humains, il préserva la terre
Du sceptre des tyrans et des coups du tonnerre.
Pleurons tous sur la mort du plus grand des humains ;
Sur sa tombe sacrée invoquons les destins ;
Jurons par ses vertus, par sa cendre chérie,
D'aimer l'humanité, de servir la patrie ;
Qu'on dise : « De Franklin ils ont rempli les vœux ;
Le peuple le plus libre est le plus vertueux. »

A la Révolution, la Loge interrompit par prudence, comme beaucoup d'autres, ses activités maçonniques, mais se transforma en Société Nationale des Neuf Soeurs, qui tenait des réunions publiques à caractère purement culturel et qui publia, de 1790 à 1792, un mensuel intitulé Tribut de la Société Nationale des Neuf Soeurs

Soupçonnée à plus d'une reprise de tendances aristocratiques et modérantistes, cette Société jugea plus prudent, en 1792, de cesser toute activité. 

La Loge ressuscita en 1806, sous la présidence de Moreau de Saint-Méry, pourtant mal vu alors de Napoléon. Son Tableau pour cette année-là porte 111 noms, dont ceux de 5 des fondateurs (notamment Lalande et Cordier de Saint-Firmin) et de 30 des membres de 1779 (dont Neufchâteau et Lacépède). Le compositeur Lachnitt en fut membre à ce moment.

Nous avons trouvé trois textes dédiés à cette résurrection : une Cantate d'Evariste Parny, des Couplets de Servières et des Stances de Moulon de la Chesnaye.

La Loge ne retrouva jamais son lustre antérieur. Amiable en écrit :

Il est resté peu de choses des travaux de la loge pendant les neuf années qui s'écoulèrent depuis sa reconstitution jusqu'à la fin du régime impérial. Sa stérilité dans cette période contraste avec sa fécondité d'autrefois. La philosophie et l'histoire furent presque délaissées. 

Comme l'énonce Porset dans son commentaire critique de l'ouvrage d'Amiable :

L'esprit de la Loge avait changé : de "philosophique" qu'il avait été au dix-huitième siècle, il devenait "littéraire" maintenant, bref, il se vidait du contenu "subversif" qui pendant de longues années avait été le sien.

Comme l'écrit en effet Jacques Lemaire dans son article Parny et la franc-maçonnerie (in : Etudes sur le XVIIIe siècle, éd. ULB, 1975) :

Il ne peut plus être question, pour les Neuf Soeurs en particulier, et pour la franc-maçonnerie française en général, tenues en sujétion par le pouvoir impérial, de reprendre leurs recherches philosophiques, encore moins leur action politique.

En 1827, la Loge, qui ne comptait plus qu'une vingtaine de membres, fusionna avec la plus nombreuse Saint-Louis de France, mais en gardant son prestigieux titre distinctif. 

Inertie ?

Retrouvant sa combativité d'antan, elle se plaignit alors de ce que l'institution maçonnique, par la force d'inertie de ceux qui en étaient les régulateurs, restait stationnaire au milieu du mouvement qui poussait en avant la société profane (source : René Le Forestier, Maçonnerie féminine et Loges académiques, Archè Milano, 1979)

Paroles toujours à méditer aujourd'hui ...

Elle se remit en sommeil après la Révolution de 1830.

Mais elle eut un sursaut en 1836, année où elle tint, le 10 décembre, une séance solennelle de réouverture, au cours de laquelle le Frère Juge prononça un discours sur l'Initiation de Voltaire, discours reproduit pp. 75-81 du recueil du Tome premier (première année, 1839) du périodique maçonnique Le Globe et le Frère Potier un historique de la Loge, reproduit aux pp. 380-8 du même recueil. 

Nous avons trouvé un témoignage de son activité en fin 1838, mais par la suite elle continua à dépérir, pour s'éteindre définitivement en 1852.

Sur le site numismatique cgb.fr, on peut voir une médaille (que, puisqu'elle est sous copyright, nous n'avons pu reproduire ici) de la Loge avec la devise SI VIRTUS ABSIT NIHIL - IPSA SCIENTIA PRODEST (si la vertu n'est absente en rien, alors la connaissance est utile - ce qui a la même signification que le Science sans conscience n'est que ruine de l'âme de Rabelais).

Elle représente un temple sur une colline, surmonté de trois étoiles rayonnantes, et surmontant livres, globe, masques, instruments de musique.

Il est à noter que la date 1776 figurant à ce jeton est celle de la création de la Loge, mais certainement pas celle de la frappe du jeton lui-même (que le site mentionné estime proche de 1830) ; en effet, son graveur F. Coquardon (qui mentionne sa qualité d'Officier dignitaire du Grand Orient de France et qui est en 1830 le Très Sage du Chapitre des Sept Ecossais Réunis - image ci-contre) est aussi celui d'une pièce de 1830 visible sur ce site et de deux autres pièces visibles sur le web : une médaille de la Loge du Havre des HHH, portant la date de 1813 (soit son 20e anniversaire), et une médaille des notaires de Compiègne datée elle de 1830.

L'ouvrage de référence sur la Loge est celui de Louis Amiable, Une loge maçonnique d'avant 1789, la loge des Neuf Soeurs, qui a été réédité par EDIMAF en 1989, augmenté d'un commentaire et de notes critiques de Charles Porset et dont l'édition originale est maintenant accessible sous divers formats.

Le n° 64 (2009) des Chroniques d'Histoire maçonnique contient un très intéressant dossier sur la Loge : sur base de documents récemment exhumés, il révèle notamment à quel point celle-ci s'est déchirée en deux clans, dont l'un était mené par l'abbé Cordier et Court de Gebelin.

chroniques 64

Les homonymes

On sait qu'une Loge de Toul (qui eut par la suite un Chapitre du même nom), fondée en 1781, a également porté le nom des Neuf Soeurs ou (cfr. la p. 92 des Oracles de la Vérité) des Neuf Soeurs de l'Adoption (en 1834, elle figure dans la liste des Loges affiliées à la Vraie Fraternité de Strasbourg), et qu'une Loge du même nom existait à La Haye en 1782, sans être reconnue par la Grande Loge des Pays-Bas.

Dans un journal maçonnique suisse de 1854, nous avons vu qu'il existait à ce moment une Loge des Neuf Soeurs à Amiens.

On sait également qu'une Loge des Neuf Soeurs fut fondée à Bordeaux en 1879 par essaimage - résultant sans doute d'un désaccord sur la révision de l'article 1 de la Constitution du Grand Orient - à partir de La Française d’Aquitaine. En 1893, elle fusionnait avec celle-ci et avec La Française Elue Ecossaise et l'Amitié réunies, en prenant le titre de Les Françaises et Neuf Sœurs Réunies, avec pour rang d’antériorité 1740, date de la fondation de leur ancêtre commun La Française. Cette Loge est toujours en activité. Sa devise est TOTUM PER ORDEM GALLIA FULGET (En tout, par le cercle des connaissances la Gaule manifeste son éclat).

Mais il semble qu'aucune autre Loge (sauf, tout récemment, une Loge du Grand Orient of the United States à Washington) n'ait jamais eu la prétention de reprendre tel quel le titre distinctif des Neuf Soeurs ; il a existé par contre à Berne, dans le début des années 2000 (voir ci-dessous), une Loge du Grand Orient de Suisse portant celui de Voltaire aux Neuf Soeurs.

Il y eut par contre plus d'une Loge des Neuf Muses : 

  • à Saint-Petersbourg (fondée en 1774, en même temps que les Loges Clio et Urania)

  • à Londres (fondée en 1777 ; ci-contre le bijou de son Second Surveillant), dont furent membres le graveur Francesco Bartolozzi, Jean-Chrétien Bach, Pascal Paoli et Felice Giardini.

On lira à ce propos les notes de Pierre-Yves Beaurepaire sur Les Neuf Muses à l’orient de Londres et à l’orient de Saint-Pétersbourg. Deux loges maçonniques brillantes à l’époque de Pascal Paoli.

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