L'Amour Maçon

 

Cette pièce - que, vu son intérêt, nous reproduisons exceptionnellement ici quoiqu'il ne s'agisse pas d'une chanson - figure (pp. 293-7) au Code Récréatif des Francs-Maçons et (pp. 49-57) à la Lyre maçonnique de 1809, ainsi que (avec quelques légères différences) en addendum aux Bluettes maçonniques (c'est le texte de cette dernière version qui est reproduit ci-dessous). On la trouve également aux pp. 68 à 71 du Recueil de Cantiques pour la Loge de la Parfaite-Union à l'Orient de Douay de 1804, qui mentionne que ce poème a été lu dans cette Loge (on lit effectivement à la p. 83 de l'ouvrage d'Allender & Rousseau, Les francs-maçons dans la Loge et la Cité Orient de Douai 1743-1946, que Guichard a lu son poème lors d'un banquet en 1802 où il était visiteur); cette édition est sans doute antérieure aux deux précitées.

Son grand succès lui a valu de nombreuses réimpressions, notamment (colonnes 75-7) en 1835  dans le n° 1 de L'Univers maçonnique.

Guichard

L'auteur de cette pièce, Jean-François Guichard (1731-1811), membre de la Loge des Neuf Soeurs, fut un poète léger, qui écrivit un grand nombre d'épigrammes souvent acérées et donna plusieurs opéras comiques, dont un (le Bûcheron ou les trois Souhaits) fut mis en musique par Philidor.

(source : Louis Amiable, Une loge maçonnique d'avant 1789, la loge des Neuf Soeurs)

Voici ce qu'en dit Bésuchet (T. 2, p. 136) :

GUICHARD (Jean-François), littérateur, naquit à Chartrette près de Melun, en 1731, et mourut au même lieu, où il s'était retiré dans les dernières années de sa vie, en 1811. Guichard se disait élève de Piron. Il a publié, sous le titre de Fables, Contes et autres poésies, suivies de quelques morceaux de prose, 2 vol. in-i2, qui reparurent en 1808 en un volume de Contes et en un volume de Fables. Guichard a donné plusieurs opéras comiques sur les théâtres de la Foire et sur les théâtres de province. Au théâtre Italien, à Paris, il fit jouer, en 1763, le Bûcheron ou les Trois Souhaits, dont il composa les paroles avec Castel, et que Philidor mit en musique. Guichard a fait un grand nombre d'Épigrammes souvent acérées ; et le fameux critique Geoffroy a été plus d'une fois blessé par celles qu'il a dirigées contre lui. Ce poète piquant était un excellent maçon. Il appartenait à la loge des Neuf Sœurs. Son joli conte de l'Amour maçon est un chef-d'œuvre dans ce genre.

Guichard est également l'auteur de Vers pour la Fête du Réveil de la Nature.

Bien dans l'esprit de galanterie propre à la maçonnerie française, le thème de l'Amour maçon ou de la réception du dieu Eros connaîtra un grand succès à la fin du XVIIIe (on le trouve dans une chanson de 1786) et au début du XIXe siècle.

Mais il apparaît déjà en 1742 à la gravure ci-contre, qui constitue le frontispice de l'Apologie pour l'Ordre des Francs-Maçons parue à La Haye cette année-là.

Les premières manifestations que nous en ayons trouvées dans le chansonnier datent de 1737 et de 1752.

Ce thème est repris également aux pages 229 et 305 du Code Récréatif.

Il fut un temps où, dans Cythère,
On formait d'injustes soupçons
Sur le peuple des Francs-maçons,
Qui, sous le voile du mystère,
Cachant ses travaux inconnus,
De son attelier solitaire
Ecartait l'Amour et Vénus.
Vénus même avec tous ses charmes
N'avait pu trouver d'indiscrets.
Point de femmes et des secrets,
Pour elle deux sujets d'allarmes.
L'amour malin et curieux,
Voulut se glisser par adresse
Dans ces temples mystérieux,
Pour toujours fermés à ses yeux
Et consacrés à la sagesse.
Vers ce globe il descend soudain;
Il arrive, et sur son chemin
Voit un frère courir au temple;
L'Amour le suit en tapinois,
Et, mieux instruit par son exemple,
A la porte il frappe trois fois.
On lui répond ; il frappe encore.
(1)
On ouvre. - Etes-vous visiteur ?
- « Je voudrais l'être , mais j'ignore
« Si j'obtiendrai cette faveur. »
- « Tout bon F:. doit y prétendre.
Êtes-vous Maçon ? – « Grâce au ciel
« Je fus toujours connu pour tel,
«Tout ce qui naît doit vous l'apprendre.»
- Pour preuve qu'avez-vous enfin ?
- « Attouchement, signe et parole.
« La dernière est un peu frivole,
« Mais le premier est plus certain,
- F:., donnez le mot de passe.
- « Je vous aime... » - Que dites-vous ?
- « Ce mot est toujours efficace. »
- Je vous crois profane, entre nous.
- « J'en suis fâché pour votre gloire ;
« Si je suis profane en ces lieux,
« La beauté blâmera vos jeux,
« Et votre hérésie est notoire. »
- Qui vous a reçu , jeune enfant ?
- « Une loge étroite et parfaite ;
« Cette obscure et douce retraite
« Regarde toujours le levant. »
- Quels objets en ornaient l'entrée ?
- « En ouvrant cet heureux pourpris,
(2)
« Ma main , tendrement égarée
« Pressa deux colonnes de lys. »
- C'est d'airain qu'il vous fallait dire.
- « D'airain soit, pour la fermeté. »
- Ce n'est pas le moment de rire ;
Usez de moins de liberté.
Dans cet auguste sanctuaire
Comment avez-vous pénétré ?
- «Par un grand coup...» - Par 3, mon F:.
- « Non, du premier je suis entré. »
- Et ce grand coup qu'a-t-il fait naître ?
- « Un cri, des pleurs et des soupirs,
« Un silence plus doux peut-être,
« Et puis le comble des plaisirs. »
- F:., j'ai peine à vous entendre.
Qu'avez-vous en loge apperçu ?
- « Rien que l'esprit puisse comprendre. »
- Avez-vous payé ? – « J'ai reçu
« Bien plus que je n'osais attendre. »
- En quel endroit ? – « Dans le milieu. »
- Oh ! oh ! seriez-vous déjà maître ?
- « Sans moi personne ne peut l'être ;
« Le myrthe m'est connu. » - Pour Dieu,
Laissez le myrthe dans Cythère ;
Vous vous trompez souvent , mon F:.,
Et vous semblez embarrassé.
Pourquoi prîtes-vous la maîtrise ?
- « En faveur de la lettre C. »
- Bon, toujours nouvelle méprise ;
Sortez, profane ... – « Quoi, chassé ?
« Prenez garde à ce que vous faites :
« C'est l'amour que vous renvoyez. »
- Ailleurs nous tombons à vos pieds ;
Mais, dans ces augustes retraites,
Nous n'adorons que votre soeur :
C'est ici son unique asile ;
Sortez, de son règne tranquille
Vos feux troubleraient la douceur.
- « Initiez-moi, je vous jure
« De respecter vos sages lois. »
- L'amour est aisément parjure.
- « Je suis sans ailes, sans carquois. »
- Vous n'en êtes pas plus sincère.
Fuyez donc, et de notre part
Donnez ces gants à votre mère.
- « Cet hommage vient un peu tard ;
« Mais n'importe, je vous pardonne.
« Je vous crois sages et prudens,
« Et la Maçonnerie est bonne,
« Puisque Vénus en a les gants.

(1) Sans doute à la suite d'une erreur typographique ou de copie, ce vers On lui répond ; il frappe encore a été sauté à l'édition de Douai ; mais, avec créativité, le propriétaire de l'exemplaire consulté a réparé en marge cette omission par une mention manuscrite, très vraisemblablement d'époque, destinée à réparer l'anomalie dans les rimes : Nul attribut ne la (le ?) décore

(2) POURPRIS. s. m. Enceinte, enclos, ce qui enferme un lieu, un espace. Le pourpris d'une ville. (Dictionnaire de l'Académie Française, 1694 - celui-ci précise que le mot était déjà, à l'époque, vieillissant)

Quoique ce texte ne soit vraisemblablement pas destiné à être chanté, on pourrait imaginer par exemple d'utiliser pour le faire l'air de Grétry publié par l'Almanach des Muses 1786 pour la chanson de Piis Le marché de Cythère.

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