Union et Progrès

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cliquez ici pour entendre le 3e couplet de cette chanson dans son enregistrement par Stefaan Vandenbroucke, accompagné à la guitare par Alexander Makay, sur le CD accompagnant l'ouvrage de David Vergauwen, Maçonnieke chansons in negentiende-eeuws België (Liberaal Archief, 2017)

En 1854, la Loge bruxelloise les Vrais Amis de l'Union, fondée en 1782, fusionna avec les Amis du Progrès, qui avait été créée en 1838, pour devenir les Vrais Amis de l'Union et du Progrès Réunis

Ce jour-là, Félix Bovie créa cette chanson, qui figure au recueil de ses chansons :

Vous souvient-il de ces dards de la fable
Qui, réunis, résistaient aux plus forts ?
Mais ce faisceau qu'on crut inattaquable
Fut divisé, puis rompu sans efforts ;
Restons unis, car les autans menacent,
De notre esquif renforçons les agrès,
Et que toujours ces mains qui s'entrelacent
Mènent au port Union et Progrès.
Et que toujours ces mains qui s'entrelacent
Mènent au port Union et Progrès.

Laissons en paix le ciel et le mystère
De l'inconnu que l'on prétend sonder. 
Sais-tu comment germe le blé sous terre 
Toi dont la cendre ira le féconder? 
Adorons Dieu sans bâtir de système, 
Sans commentaire acceptons ses bienfaits ; 
Nous plairons plus à cet être suprême 
En propageant Union et Progrès.

Pourquoi vouloir parler de politique ? 
Est-ce le but où vise un vrai maçon ?
Dans nos travaux fuyons la polémique,
Mais prêchons-y la paix et l'union ;
La vie est courte, et si l'homme était sage, 
En maudissant la guerre et ses excès,
De notre globe il ferait le partage
Pour y semer Union et Progrès.

Mais vain espoir ! un frère égorge un frère ; 
Le canon gronde au nom du Créateur,
Et de la croix on souille le mystère,
En profanant ces mots du Rédempteur :
" Aimez-vous tous et pardonnez l'outrage ; 
" Vivez en paix et je meurs sans regrets. " 
A-t-on suivi les maximes du sage,
Lui qui voulait Union et Progrès ?

A toi, salut, et gloire à ta devise,
Drapeau d'honneur, symbole d'union ! 
Sans redouter les foudres de l'Église,
Je porte un toast à ton noble blason. 
Nous te suivrons, nous défendrons la cause, 
Nous prîrons Dieu de bénir tes succès. 
Puisse le vin dont ce soir on t'arrose 
Consolider Union et Progrès!

On notera (cfr. notre page La franc-maçonnerie belge au XIXe siècle et l'anticléricalisme) le mélange de religiosité et d'anticléricalisme manifesté par cette chanson, ainsi que les sentiments pacifistes qu'elle développe.

On notera également la prise de position "anti-politique" qu'il convient de situer dans son contexte. 1854 - l'année de la fusion et de la chanson - est en effet aussi l'année de l'abrogation de l'article 135, qui allait diviser le Grand Orient de Belgique. La nouvelle loge avait sur cette question une opinion tranchée, comme on le voit aux extraits ci-dessous de l'article d'André Miroir, Franc-Maçonnerie et Politique en régime censitaire, in visages de la franc-maçonnerie belge du XVIIIe au XXe siècle, ouvrage collectif publié en 1983 aux Editions de l'ULB sous la direction d'Hervé Hasquin :
 

L'intervention de la Franc-Maçonnerie dans la vie politique ... trouve son origine dans l'arrêté du 21 octobre 1854 par lequel le Grand Orient abrogea le célèbre article 135 de ses Statuts et règlements généraux, proscrivant les discussions politiques et religieuses en loge. Ce n'est pas à dire pourtant, que la Maçonnerie s'était jusque-là désintéressée de ces questions ... Cependant, même violées, les prescriptions de l'article 135 suscitaient un certain malaise et parfois certaines précautions. Ainsi, lorsqu'on abordait en loge une question par trop politique, il n'était nullement exceptionnel de voir les Frères se dépouiller de leurs décors et s'assembler en réunion profane, afin de sauvegarder les principes. ...

A partir de 1854, par contre, tout change. A la suite des pressions exercées sur le Grand Orient par les loges de Verviers, Liège et Mons et, plus encore, des initiatives de Verhaegen visant, au nom du libre-examen, à rallier la Maçonnerie à l'action politique, l'article 135 est rayé des règlements généraux. "Une avalanche de débats et de propositions", généralement introduits par des conférences à la suite desquelles la discussion était ouverte, déferla aussitôt sur les ateliers. Cette brusque "libération de la parole" eut toutefois pour conséquence immédiate de plonger la Maçonnerie belge dans "une situation à demi anarchique". Sans parler des Grandes Loges étrangères -allemandes et suédoise, en particulier -qui rompirent toute relation avec Bruxelles, il convient de mentionner l'attitude des Vrais Amis de l' Union et des Amis du Progrès qui secouèrent la tutelle du Grand Orient pour se placer sous l'obédience exclusive du Suprême Conseil. Au sein des ateliers restés fidèles, les démissions individuelles aussi bien que les conflits entre partisans et adversaires de la réforme décimèrent les colonnes. 

... le Grand Orient n'allait pas tarder - et ce à l'initiative même de Verhaegen - à définir la portée de sa décision d'une manière explicite. Dès 1859, en effet. une circulaire adressée aux Orients étrangers aussi bien qu'aux ateliers du pays, sous le titre Programme de la Maçonnerie belge, s'était attachée à établir - par delà la licéité des discussions politiques et religieuses - que chacune des loges de l'obédience "restait maîtresse absolue" de la conduite à suivre. 

statue de Verhaegen

Trois ans plus tard, le 17 mars 1862, revenant une nouvelle fois sur les raisons qui avaient dicté l'abrogation de l'article 135, Verhaegen en infléchissait nettement la portée et prescrivait une limite au droit des loges : Apôtres du libre examen, en dehors comme à l'intérieur des Temples, nous ne pouvons pas empêcher des discussions qui sont partout à l'ordre du jour, discussions qui tendent à éclairer les esprits et non pas à les diviser ; car, proclamons-le hautement, la Maçonnerie ne doit jamais être liée par des opinions émises dans son sein, puisque aucune décision n'intervient de sa part sur des controverses en matière politique, religieuse ou sociale. Les loges DISCUTENT ET NE VOTENT PAS : tel est l'axiome qui tranche la difficulté, sans froisser aucun principe.

Tandis que le Grand Orient amorçait une courbe rentrante, les Vrais Amis de l'Union et du Progrès Réunis qui avaient incarné l'opposition aux visées réformatrices de Verhaegen, évoluaient de leur côté vers une attitude plus nuancée. Ce revirement, qui s'opéra sous l'impulsion de Pierre Van Humbeeck, fut paradoxalement préparé par une requête du Chapitre d'Union et Progrès dans laquelle les Frères de cet atelier interrogeaient le Suprême Conseil sur la manière dont il convenait d'interpréter l'interdiction d'aborder en loge des questions politiques ou religieuses. 

Partant du principe que la Maçonnerie étendait son activité intellectuelle à "tout ce qui est du domaine de la philosophie", laquelle comprenait "nécessairement ... la politique envisagée comme théorie de l'art de gouverner les hommes", l'organe régulateur des hauts grades avait répondu qu'il était interdit d'examiner ces questions autrement qu' "au point de vue des destinées humaines et nullement dans la préoccupation des affaires d'un Etat particulier". Ce qui revenait au fond à reconnaître aux loges une complète liberté de discussion au point de vue spéculatif et à n'exclure que les problèmes de politique militante. Fort de ces considérations, Pierre Van Humbeeck soumit le 17 janvier 1863 aux délibérations de ses Frères, un rapport d'une importance capitale dans lequel, conciliant les thèses des anciens et des modernes, il posait un principe, dans la ligne du Grand Orient - le droit d'aborder les questions politiques et religieuses en loge - mais l'assortissait de restrictions, à la manière du Suprême Conseil - le respect des liens de fraternité par l'exclusion de la politique politicienne. Par suite, il importait non seulement d'écarter "les questions personnelles et même celles qui sont exclusivement des questions de parti, qui n'ont que l'importance d'une polémique passagère", mais encore et surtout de ne jamais "amener le Maçon à abdiquer en rien et pour le moindre instant, la fermeté de caractère qui doit le distinguer toujours". Verhaegen avait reconnu l'autonomie des loges, Van Humbeeck proclamait celle du Maçon individuel !

Une série d'actes et de circulaires du Grand Orient confirmèrent bientôt cette double conclusion. Citons à titre d'exemple, la résolution du 1er mars 1863 par laquelle le Grand Comité se déclarait d'avis que les solutions que donne le Grand Orient ne sont pas d'application obligatoire aux membres de la Maçonnerie belge qui occupent dans le monde profane des positions administratives ou politiques; qu'ils doivent demeurer les seuls appréciateurs de ce qu'ils doivent faire sur les diverses questions sur lesquelles ils ont à se prononcer. Deux ans plus tard ... le Grand Maître Van Schoor répétait dans une circulaire aux loges de l'obédience: Vous n'oublierez pas... que notre Ordre constituant une agglomération d'hommes qui entendent conserver leur libre arbitre, il ne nous appartient pas d'établir, en fait de religion ou de politique, un corps de doctrine auquel nos Frères seraient tenus de se conformer. De même, le 14 juillet 1866, le Grand Orient soulignait dans une circulaire aux autorités Maçonniques étrangères: Les loges belges ont la faculté d'organiser dans leurs Temples des conférences sur toutes les questions qui intéressent le progrès social ; elles ne prennent cependant jamais parti comme corps, ni pour aucune croyance religieuse, ni pour aucune forme de gouvernement. En un mot, dans nos loges, les Frères échangent leurs idées sur tout ce qui touche à la vie morale, comme à la vie civile des hommes, mais les ateliers ne prennent, et d'ailleurs ne peuvent pas prendre, de résolution sur ces matières.

Nous pourrions multiplier ces citations. Nous croyons toutefois qu'elles établissent à suffisance qu'en affranchissant l'Art Royal des entraves de l'article 135, le Grand Orient - anticipant sur la formule du Maçon libre dans une loge libre - entendait que les travaux maçonniques, dépourvus de toute force obligatoire, eussent pour seul objectif d'éclairer la conscience individuelle des Frères.

Il faut rappeler que ces épisodes entraînèrent un long isolement international (sauf vis-à-vis de la France et du Luxembourg) du Grand Orient de Belgique, qui ne se termina que vers la fin des années 1870.

Nous disposons pour cette chanson, d'une part de la partition ci-dessous (vraisemblablement immédiatement imprimée par la Loge) et d'autre part du texte (ci-haut) édité, huit ans plus tard, dans le recueil (ci-contre) des chansons de Félix Bovie.

On notera quelques légères différences entre les deux textes (par exemple, le 5e vers, pour résister aux autans qui menacent, devient Restons unis, car les autans menacent).

Le compositeur de la musique, Alexis Ermel, semble bien oublié aujourd'hui; nous n'en avons retrouvé trace que sur le site Musiques en Wallonie, où il est mentionné parmi de nombreux musiciens belges écrivant des pièces sur des thèmes wagnériens : Alexis Ermel, Joseph Dupont, Léon Jehin, Georges Khnopff, mais aussi et surtout : Louis Brassin, Franz Servais, Jean-Baptiste Singelée, Jean-Louis Gobbaerts et Eduard Lassen.

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