L'influence maçonnique sur les Sociétés de Concert au XVIIIe siècle en France

En cliquant ici, vous entendrez le début du 3e mouvement (rondeau) du concerto pour violon, op. VIII n° 9, de Saint-Georges, qui fut soliste et chef d'orchestre à la Société Olympique (Jean-Jacques Kantorow est accompagné par l'orchestre de chambre Bernard Thomas)

 

(le texte ci-dessous est émaillé de quelques citations empruntées aux ouvrages de notre bibliographie)

La proportion de francs-maçons parmi les musiciens - tant compositeurs qu'interprètes - en France au XVIIIe a été particulièrement élevée. 

Ce phénomène ne s'explique pas seulement par le réseau d'amitiés et de clientèle que la franc-maçonnerie pouvait offrir. 

Dans la structure excessivement rigide de la société française, les loges maçonniques constituaient des lieux où les différences de naissance et de condition se trouvaient, du moins en théorie, mises entre parenthèses.

Cette impression d'égalité, si agréable aux membres des classes bourgeoises, ne pouvait que séduire davantage encore les musiciens. A la différence de l'Angleterre, où cette profession jouissait depuis longtemps d'une honorabilité incontestée (les membres de la Chapelle royale y étaient dénommés gentlemen), les musiciens français restaient de proches cousins de ces ilotes : les comédiens ...

(Gérard Gefen)

S'adressant, dans la préface de sa Messe des Morts, aux administrateurs du Concert des Amateurs, Gossec les remerciera d'ailleurs de la noble distinction avec laquelle ils traitent les artistes.

Les musiciens francs-maçons ont dès lors joué, à l'instigation de mécènes souvent maçons également, un rôle particulièrement important dans la création et le fonctionnement d'une innovation de ce siècle : les Sociétés de Concert

… c'est au sein des sociétés de concerts que la franc-maçonnerie française des dernières décennies de l' Ancien Régime exerça son action la plus profonde et la plus soutenue. Ces sociétés ... eurent une influence déterminante sur la vie musicale du temps et des temps à venir. Au public, ils offraient la possibilité d'écouter fréquemment, et dans les meilleures conditions, d'autres oeuvres que celles du répertoire lyrique ou religieux, en particulier des pièces symphoniques et concertantes. Ils permettaient aux musiciens une pratique "libérale" de leur métier et, partant, une certaine indépendance morale et financière. Enfin, les compositeurs y trouvaient un moyen incomparable de faire entendre leurs œuvres …

(Gérard Gefen)

Nous mentionnerons ici les trois plus importantes de ces Sociétés de Concert :

Celui-ci avait été fondé le 22 janvier 1725 pour établir et faire des concerts publics de musiques spirituelles dans cette ville de Paris les jours où il n'y aura point de spectacle à l'Opéra, comme les trois semaines de Pâques, la Pentecôte, la Toussaint, Noël et toutes les fêtes de Vierge et veilles. 

Il s'agissait en fait d'une innovation considérable, appelée à jouer un rôle capital dans la vie musicale française. Pour la première fois, dérogation était faite au privilège de l'Académie royale, qui interdisait à quiconque de faire chanter aucune pièce de musique entière soit en vers français ou d'aucune langue comme de faire aucun concert dans aucuns lieux pour l'entrée desquels on prendrait de l'argent sans la permission par écrit du concessionnaire de l'Académie royale de musique. Pour la première fois aussi apparaît une institution devenue familière : l'orchestre constitué, formé de musiciens de métier, avec un chef et des solistes, qui donne des concerts publics à dates régulières, crée des oeuvres nouvelles et tire ses revenus des billets et des abonnements vendus au public. En dehors de l'Opéra, on ne pouvait jusqu'alors en France entendre de musique que dans les salons de la ville, les fêtes de la Cour et les célébrations de l'Église. Assez vite, du reste, le Concert Spirituel dépassera les limites de son cahier des charges, en inscrivant à ses programmes des oeuvres symphoniques et concertantes ainsi que des airs ou des scènes lyriques. L'ensemble de ces programmes (8 000 oeuvres exécutées au cours de 1280 concerts donnés par l'institution, qui subsista jusqu'en mai 1790) constituent une véritable histoire de la musique française, voire européenne au XVIIIe siècle.

Or, les musiciens francs-maçons ne tardèrent pas à occuper au Concert Spirituel une place privilégiée. Dès les premières années de la société, outre les noms déjà cités, on trouve notamment ceux du flûtiste et compositeur Michel Blavet (1700-1768), du violoniste Guido Giovanni Antonio et, naturellement, de Geminiani, qui n'apparaît pas moins de seize fois ! Le mouvement s'accélérera par la suite, en même temps que se développera le recrutement de la franc-maçonnerie française, jusqu'à ce que les musiciens francs-maçons "noyautent" littéralement le Concert Spirituel ... il y aura dans les années 1780 des concerts où pratiquement toutes les têtes d'affiche, compositeurs, librettistes, chefs d'orchestre et solistes (pour ne pas parler des musiciens du rang), étaient francs-maçons ! Il en sera de même des autres sociétés de concerts fondées sur l'exemple du Concert Spirituel ...

(Gérard Gefen)

C'est au Concert Spirituel que fut créée en juin 1778 la symphonie n° 31, K. 297, en ré majeur, dite Symphonie parisienne, de Mozart (qui n'était pas encore maçon à l'époque).

On peut aussi consulter l'intéressante page de Mylène Pardoen consacrée au Concert Spirituel, sur le site de l'Université de Lyon2 Musique française au XVIIIe siècle

L'autre grande société de concerts avait un caractère encore plus ouvertement maçonnique. En 1769, Gossec avait fondé le Concert dit des amateurs, ou de l'hôtel de Soubise, le plus fameux qui ait existé en Europe, réunissant les plus habiles artistes de Paris dans toutes les parties (Gossec dixit) ... Associant, comme son nom l'indiquait, des professionnels réputés et de grands amateurs, il connut pendant une dizaine d'années un succès considérable.

L'hôtel de Soubise (aujourd'hui occupé par les Archives Nationales), lieu de réunion du Concert des Amateurs 

L'orchestre était le plus nombreux du royaume et comptait, par exemple, soixante violons, altos, violoncelles et contrebasses (contre quarante-trois à l' Académie royale de musique et quarante au Concert Spirituel). La société ne se contenait pas d'exécuter, elle commandait et faisait imprimer les oeuvres ... L'institution coûtait fort cher et dépendait étroitement des administrateurs dont la générosité n'avait d'égale que l'amitié qu'ils témoignaient aux musiciens.

(Gérard Gefen)

Gossec écrit, dans la préface de la partition gravée de la Messe des Morts, qu'il dédie en 1780 à ces mécènes : Des encouragements que vous leur donnez [aux musiciens], le plus puissant, je ne crains pas de le dire, est la noble distinction avec laquelle vous les traitez. Élever l'âme des artistes, c'est travailler à l'agrandissement des arts. Voilà ce que n'ont jamais senti ceux qui usurpent le titre de protecteurs, plus soigneux de l'acheter que de le mériter.

L'ouvrage (voir ci-contre) Le Concert des Amateurs à l'Hôtel de Soubise (1769-1781), publié en 2004, sous la direction de Pierre Henri Tissot et Camille Bellissant, par la Maison des Sciences de l'Homme-Alpes et le CRHIPA, fournit une riche documentation sur le Concert des Amateurs.

La Société olympique est issue de la Loge l'Olympique de la Parfaite Estime ; sa commande la plus fameuse fut celle des six symphonies parisiennes demandées à Joseph Haydn et créées en 1787. La Société olympique a été créée en 1781, en vue de prendre le relais du Concert des Amateurs, dissous suite à ses difficultés financières. 

le sceau de l'Olympique de la Parfaite Estime 

médaille avec les inscriptions Loge Olympique de la Parfaite Estime et Restauravit 1782

... Presque simultanément, la loge L'Olympique de la parfaite estime fondait une nouvelle institution musicale, la Société olympique, dont les constitutions ne faisaient pas mystère du caractère particulier :

"L'origine et la nature essentielle de la Loge et Société olympique est essentiellement maçonnique. Son objet principal... est l'établissement à Paris d'un concert qui puisse à quelques égards remplacer la perte du Concert des Amateurs..."

La loge maçonnique proprement dite (trente-neuf frères seulement en 1786) était soigneusement maintenue distincte de la société de concerts même si l'on exigeait la qualité de franc-maçon des 438 membres qui la composaient. Les constitutions stipulaient en effet : "On ne peut être membre de la Société sans être ou devenir Maçon, mais, une fois admis, ses membres ont la liberté de suivre ou de négliger la suite des travaux maçonniques au-delà du premier grade ou Apprenti."

On comptait ... 363 membres abonnés qui payaient une cotisation annuelle de 120 livres (environ 12.000 francs d'aujourd'hui), 52 membres de l'orchestre qui, pour la plupart, appartenaient déjà à une autre loge, et 23 "associés". Ces derniers constituaient une sorte d'académie de grands compositeurs ou de grands solistes, ne payaient aucune cotisation mais prêtaient bénévolement leur concours à la Société. 

À tous ceux-là, il faut encore ajouter un public très limité, mais d'un rang élevé : la reine Marie-Antoinette et quelques princes, que la rare excellence des concerts attirait parfois dans la salle des gardes des Tuileries, accordée à la Société à partir de 1786. A cause de ces visiteurs illustres, les musiciens jouaient "en habit brodé, en manchettes à dentelles, l'épée au côté et le chapeau à plumes sur les banquettes". Les auditeurs portaient "une lyre d'argent sur un fond bleu ciel, décoration obligée pour entrer au concert". 

Il ne faut pas croire, toutefois, que les francs-maçons de la Société olympique ne recherchaient qu'une satisfaction égoïste de mélomanes raffinés et mondains. Très fréquemment, les oeuvres qu'ils commandaient ou créaient étaient reprises, peu de temps après, devant le "grand public" du Concert Spirituel.

(Gérard Gefen)

Saluons ici la (re)naissance en 2015 de l'ensemble Le Concert de la Loge Olympique.

 

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