Saint-Georges

En cliquant ici, vous entendrez le début du 3e mouvement (rondeau) de son concerto pour violon op. VIII n° 9, interprété par Jean-Jacques Kantorow accompagné par l'orchestre de chambre Bernard Thomas, sur le CD Arion ARN 68093 dont vous pouvez entendre d'autres extraits sur le site FNAC

 

Un personnage hors du commun

Sa biographie fait penser à un roman d'Alexandre Dumas.

De son vrai nom Joseph Boulogne, appelé le Mozart noir, ou le Voltaire de la musique par l'abbé Grégoire, il fut une des personnes les plus en vue du Paris de la musique pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle. 

Il naît en 1745 (certains disent le jour de Noël) à Basse-Terre dans l'île de la Guadeloupe, d'un père, George de Boulogne Saint-Georges, riche propriétaire de plantations et contrôleur général, et d'une esclave noire d'origine africaine, dénommée Nanon.

Habillé pour le concert mais tenant une épée en lieu et place de la baguette de chef d'orchestre. La peinture ci-dessus (réalisée à Londres en 1787 par l'artiste américain Mather Brown) évoque ses deux plus grands titres de gloire. Sous une gravure de ce portrait, publiée à Londres en 1778, figurent les vers suivants :

Dans les armes jamais on ne vit son égal,
Musicien charmant, compositeur habile,
A la nage, au patin, à la chasse, à cheval,
Tout exercice enfin pour lui semble facile,
Et dans tout il découvre un mode original.

Il a reçu ses premières leçons de violon sur une des plantations de son père. Après le déménagement de la famille à Paris (il devait avoir une dizaine d'années), il prit des cours de violon chez Jean-Marie Leclair et devint un virtuose.

  • le compositeur

Il étudia la composition avec François-Joseph Gossec.
Il produisit notamment 14 concertos pour violon, 9 symphonies concertantes, 2 symphonies, 18 quatuors à cordes, des sonates, des romances et 7 opéras dont L'Ernestine sur un livret d'un autre maçon, Choderlos de Laclos (l'auteur des Liaisons Dangereuses).

Gossec semble avoir été très fier de son élève, puisqu'il lui dédia (ci-contre) ses trios op. 9.

  • l'escrimeur

Durant six années, Saint-Georges fit ses études à l'internat de Texier de la Boessière, maître d'armes. Ses talents d'athlète et d'escrimeur lui valurent la célébrité. Il traversa, un jour en plein hiver, la Seine, un bras attaché dans le dos. Dans le Traité de l'Art des Armes de Texier de la Boessière, on peut lire : L'homme le plus extraordinaire qu'on ait peut-être jamais vu dans les armes, et même dans tous les exercices du corps, fut sans doute le fameux Saint-George : on pourroit lui appliquer ce que l'Aristote dit de Zerbin : "la nature le créa et cassa le moule"

On le considérait comme le meilleur escrimeur de son temps. Une compétition célèbre, représentée sur ce tableau de Robineau, l'opposa à Londres au Chevalier d'Eon en 1787.

La reine Marie-Antoinette fit de Saint-Georges son directeur de musique en 1775. La même année, à la suggestion de celle-ci, le roi Louis XVI le désigna directeur de l'Opéra royal, poste prestigieux précédemment occupé par Lully et Rameau. Mais il se heurta à l'hostilité des demoiselles de l'Opéra qui, dans un placet adressé à la reine elle-même, se plaignirent que leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d'être soumises aux ordres d'un mulâtre. Le roi finit par rapporter cette nomination.

En 1766, il était Gendarme de la Garde du Roi.

Il adhéra à la Garde Nationale pro-révolutionnaire en 1789 et en devint l'un des Capitaines en 1790. Le 7 septembre 1792 une délégation d'hommes de couleur demanda à l'Assemblée Nationale de leur permettre de se battre pour la Révolution et ses idéaux égalitaires. Le lendemain, l'Assemblée autorisa la Légion franche de cavalerie des Américains et du Midi, composée de mille volontaires de couleur avec Saint-Georges à leur tête. On y proclame avec fierté que terre de France ne porte pas esclave. Parmi eux, le premier Alexandre Dumas.

Les Dumas : 4 générations d'Alexandre

En 1738, Alexandre Davy de la Pailleterie, officier d'artillerie, rejoint à Saint-Domingue son cadet Charles, planteur et marchand d'esclaves. Endetté et débauché, il doit bientôt prendre le large sous une fausse identité, pour revenir en France le 4 décembre 1775 : il a payé son voyage de retour en vendant les quatre enfants qu'il avait eus d'une esclave noire, Césette Dumas. 

Il rachète et rapatrie cependant ensuite son fils Thomas (1762-1806), qui se fera appeler Alexandre Dumas, curieuse combinaison du prénom paternel et du surnom maternel. En 1792, celui-ci devient lieutenant-colonel dans la légion franche de cavalerie des Américains et du Midi. Il deviendra général, se couvrira de gloire en Italie, et participera à la campagne d'Égypte, puis, mal vu par Bonaparte, tombera en disgrâce.

Son fils Alexandre Dumas (dit Alexandre Dumas père, 1802-1870) sera l'auteur des Trois Mousquetaires, et son petit-fils Alexandre Dumas (dit Alexandre Dumas fils, 1824-1895) celui de la Dame aux Camélias.

(sources : les sites Alexandre Dumas, Claude Ribbe et Dieudonné Gnammankou)

C'est Saint-Georges, avec sa Légion, qui, en avril 1793, a arrêté à Lille le Général Miaczinski et ainsi provoqué l'échec de la trahison de Dumouriez.

Mais la France ne lui a guère été reconnaissante, puisque le 25 septembre 1793 il perdit son commandement, sous l'accusation d'utilisation de fonds publics à son profit personnel (une sombre affaire de chevaux détournés). Il resta emprisonné dix-huit mois, avant d'être acquitté. 

Après sa libération, il participa à la Révolution Haïtienne, avant de revenir en 1797 à Paris, où il allait animer une nouvelle société de concerts, le Cercle de l'Harmonie, et mourir en 1799 de gangrène, des suites d'une ancienne blessure.

Le souvenir de Saint-Georges a été oblitéré dès le moment où Napoléon rétablit l'esclavage. Depuis quelques années, en Guadeloupe particulièrement, nombreux sont ceux qui cherchent à le sortir de l'oubli. Ci-contre, son buste (par Roger Arekian) inauguré en 2000 dans la Ville de Basse-Terre.

Compléments d'information : sur les sites 
Le Chevalier de Saint-Georges 
Le Chevalier de Saint-Georges (avec une riche discographie)

voir aussi l'article de Luc Nemeth dans les Annales historiques de la Révolution française.

Saint-Georges fut soliste et chef d'orchestre à la Société Olympique. C'est lui qui négocia la commande et dirigea la première exécution des Symphonies parisiennes de Haydn, et l'on dit même que c'est lui donna à la 85e le nom la Reine parce qu'elle était la préférée de Marie-Antoinette.

Fut-il le premier maçon de couleur de l'histoire? On rencontre régulièrement l'affirmation selon laquelle il aurait été initié à la Loge des Neuf Soeurs. Il n'est cependant cité, ni dans le livre de Louis Amiable, Une loge maçonnique d'avant 1789, la loge des Neuf Soeurs, ni dans les commentaire et notes critiques de Charles Porset (Paris, EDIMAF, 1989). 

Gérard Gefen estime qu'il appartenait à cette Loge sans figurer sur les états, en raison de ses origines. Roger Cotte écrit dans son livre qu'Alain Le Bihan estime qu'il "aurait été initié dans une Loge parisienne, clandestinement, en raison de sa race". Interprétation confirmée dans le livre de Pierre Chevallier : Histoire de Saint Jean d'Ecosse du Contrat Social, Mère loge Ecossaise de France (Ed. Ivoire Clair) : il aurait été "interdit de figurer officiellement sur un Tableau de Loge" du fait qu'il était "né esclave et illégitime", mais il était bel et bien membre des Neuf Soeurs. Lorsqu'il rend visite à Saint-Jean d'Ecosse du Contrat social, c'est cependant en tant que Chevalier de l'Aigle Noir, de l'Orient de Saint-Domingue, qu'il figure au registre, où sa signature est accompagnée de la lettre B (comme Boulogne).

En ce treizième jour du douzième mois de l'année cinq mille sept cent quatre-vingt de la vraie lumière, les frères de la respectable loge Saint-Jean d'Ecosse du Contrat social sont réunis en tenue solennelle lorsqu'un dignitaire du Grand Orient se présente sur les parvis du temple et sollicite son entrée. Epée à la main, cinq chevaliers des hauts grades introduisent l'homme dans le temple. Puis, précédés du grand expert et du maître des cérémonies, ils escorteront le visiteur, à travers le temple, jusqu'à l'Orient où il présidera la réunion au côté du vénérable maître. Ce frère de marque est muni de ses décors au grade philosophique de l'aigle noir : il appartient au trentième degré d'un ordre qui en compte trente-trois.

Applaudi par les nombreux frères présents d'une loge riche, au total près de cinq cents membres, le chevalier de Saint-George gravit les trois marches de l'Orient et prend place à la droite de l'autel des serments derrière lequel siège le vénérable. Il est venu en frère et en ami. Il appartient, en effet, à la prestigieuse loge des Neufs Sœurs, celle qui a initié Voltaire.

Le tracé de cette tenue a été retrouvé grâce à Alain Le Bihan et Pierre Chevallier. Jusqu'alors les indices concernant l'appartenance du "chevalier" de Saint-George à la maçonnerie étaient relativement rares. Il est en effet le premier homme à la peau noire à avoir été initié au sein de la Franc-maçonnerie.

(extrait de Les plus belles pages de la Franc-maçonnerie française, ouvrage édité en 2003 par l'IMF chez Dervy-Livres)

Une autre indication très claire de sa qualité maçonnique est le rôle important qu'il joua (voir ci-dessus) dans la Société Olympique (successeur du Concert des Amateurs, société elle aussi ouvertement maçonnique, fondée par Gossec, qui l'en avait désigné premier violon en 1769), qui ne comprenait que des maçons puisque ses constitutions stipulaient qu'on ne peut être membre de la Société sans être ou devenir Maçon - tout en ajoutant prudemment : mais, une fois admis, ses membres ont la liberté de suivre ou de négliger la suite des travaux maçonniques au-delà du premier grade ou Apprenti.

L'esclavage, aboli par la Convention le 4 février 1794, fut brutalement réinstauré dans les Antilles françaises en 1802 sur l'ordre de Napoléon Bonaparte, inspiré par le lobby des planteurs dont faisaient partie les Beauharnais. Le Général Antoine Richepance fut l'artisan de cette répression qui fit des milliers de morts (selon certains, le général Dumas aurait été sollicité par Bonaparte pour cette mission et l'aurait refusée).

Symbole fort : en décembre 2001, la Ville de Paris a rebaptisé la Rue Richepance pour en faire la Rue du Chevalier de Saint-George

  
Comme de nombreux compositeurs de son époque (Martini, Dezède, ...), Saint-Georges ne dédaignait pas de composer des chansonnettes qui paraissaient dans les nombreux recueils se disputant la faveur du public. Dans le recueil 1785 des Etrennes de Polymnie, visible au site de la BNF, nous avons trouvé la suivante: 

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