Ces couplets, qui figurent aux pages 46 à 49 du chansonnier de la Paix Immortelle, peuvent être attribués à Delorme, qui, dans la présentation de ses Bluettes maçonniques, précise qu'il en est l'auteur, qu'il les a chantés très souvent dans sa Loge et qu'on les lui a demandés dans toutes celles qu'il a visitées ; il les fait figurer en tête de son Recueil (pp. 5-8). Il y a quelques minimes différences de forme entre les deux versions, notamment :

Texte original de Delorme Texte ci-dessous
Maint profane parle ici-bas

Juger ce qu'on ne connaît pas

Je chante l'homme vertueux

Le profane rit ici bas

Rire de ce qu'on ne sait pas

Mes vers ne sont faits que pour ceux

          

COUPLETS 

AUX DÉTRACTEURS DE L'ORDRE

AIR : Du Curé de Pomponne.

LE profane rit ici bas
De la Maçonnerie :
Rire de ce qu'on ne sait pas,
C'est preuve d'ânerie :
En vrai Maçon, de ces Midas,
Souffrez donc que je rie,
Persiflons les censeurs,
Les rieurs
De la Maçonnerie.

Les fanatiques, les dévots, 
Nous déclarent la guerre ; 
Ils sont révérés par les sots, 
Gens très-nombreux sur terre :
De leur ardeur à nous noircir,
Moi, je les remercie;
Ils nous font mieux sentir
Le plaisir
De la Maçonnerie.

Le sourd jouit-il des douceurs
Que produit l'harmonie ?
L'aveugle peut-il des couleurs
Juger la plus jolie ?
Tels nous voyons nos détracteurs,
Qui, sans goût, sans génie,
Prennent pour des abus
Les vertus
De la Maçonnerie.

Le Franc-Maçon serre les noeuds
D'une amitié choisie ;
Le bien qu'il fait aux malheureux,
Aussitôt il l'oublie ;
Il suit les lois, il craint les Dieux,
Le monde est sa patrie....
« Rien n'est plus dangereux
» Plus affreux
» Que la Maçonnerie ».

Souffrez, grand Abbé Barruel,
Que j'aime la lumière ;
Au lieu d'épancher votre fiel,
Dites votre bréviaire :
Vos gros écrits sont très-bons ; mais
Valent-ils, je vous prie, 
Les secrets, les bienfaits,
Les banquets
De la Maçonnerie ?

Si l'on en croit les familiers
D'un tribunal d'Espagne,
Nous sommes d'habiles sorciers
Que le diable accompagne.
Par eux nos frères sont rôtis,
Et c'est une oeuvre pie :
Voilà dans ce pays
Les amis
Dela Maçonnerie.

L'auto-da-fé ne me plaît pas,
Et jamais en voyage, 
Je ne dirigerai mes pas
Vers les rives du Tage.
La Sprée a des bords enchanteurs,
Où notre âme agrandie
Trouve l'arbre, les fleurs
Et les coeurs
De la Maçonnerie.

Du Maçon Frédéric-le-Grand,
Honorons la mémoire,
Roi philosoph et conquérant,
Rien ne manque à sa gloire :
Célébrons aussile lien
De sa chevalerie....
Chantons dans ce Prussien
Un soutien
De la Maçonnerie.

N'étant d'aucun cercle fameux,
D'aucune coterie,
Mes vers ne sont faits que pour ceux
Que mon coeur apprécie.
Je veux un nom peu fastueux,
Que respecte l'envie,
Celui de chantre heureux
Et joyeux
De la Maçonnerie.

Cette version figure également à la Lyre maçonnique de 1809 et, sous le titre Aux détracteurs de la maçonnerie, à la Lyre des Francs-maçons de 1830 (pp. 64-6), mais sans le couplet 2.

Nous détenons, du même texte, sous le même titre et avec la même référence d'air, une édition séparée, sur un feuillet de 4 pages, et portant la mention De l'Imprimerie du Frère DEVILLENEUVE, rue S. Jacques, n. 279 (la ville n'est pas précisée, non plus que la date).

Mais c'est la version originale de Delorme qu'on trouve aux pp. 73-6 du Nouveau Code récréatif des Francs-Maçons.

A propos de l'air indiqué : le curé de Pomponne.

De quelques personnages et événements mentionnés

- Le Maçon Frédéric le Grand dont la chanson invite à honorer la mémoire est bien entendu Frédéric II de Prusse.

- L'allusion aux autodafés sur les rives du Tage vise les persécutions de l'Inquisition portugaise contre la Franc-maçonnerie (et notamment Coustos).

- L'abbé Barruel mentionné dans le texte est Augustin de Barruel (1741-1820), qui fit paraître de 1797 à 1799 ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, où il développait, de manière polémique et partisane, la thèse selon laquelle la Révolution avait été le résultat d'un complot ourdi par les philosophes, les francs-maçons et les jacobins. 

Cette thèse, sans fondement historique, a été ensuite reprise tant par la littérature anti-maçonnique que par des maçons républicains qui y voyaient un titre de gloire. Mais à l'époque beaucoup y ont cru.

Jean-Joseph Mounier (1758-1806) est réputé avoir rédigé les trois premiers articles de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789

Dans son ouvrage De l'influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France, Jean-Joseph Mounier, qui n'était ni maçon ni même sympathisant, écrivait en 1801 : Ce serait passer trop tristement sa vie que de vouloir réfuter toutes les absurdités qui se disent ou s'impriment ; nous ne convaincrions pas les ignorants qui ne connaîtraient l'histoire que par les écrits de M. l'abbé Barruel

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