Cantique du Frère Pingré 

 

Le Frère Pingret mentionné comme auteur de ce cantique est évidemment le chanoine Pingré (1711-1796), savant éminent et estimé dignitaire du Grand Orient, effectivement membre en son temps de L'Etoile Polaire

L'édition reproduite ci-dessous est celle du recueil (vers 1810) de la Paix Immortelle, mais il y en eut d'autres, ce qui montre que, pour être publié  à plusieurs reprises quelques années après le décès de l'auteur, ce cantique devait avoir marqué les esprits.

On le trouve en effet aussi, au même moment et presque à l'identique, dans la Lyre maçonnique pour 1810 (pp. 59-62), avec le même nom d'auteur (Pingret), sous le titre Le sort des francs-maçons, cantique par trois fois trois couplets, et avec la mention d'air Muse des bois et des échos champêtres. Ce titre doit sans doute être corrigé en Muse des bois et des accords champêtres.

La Lyre des francs-maçons reprendra en 1830 (pp. 220-2) cette version.

Mais une édition antérieure est en 1804 dans le recueil de Desveux, sous le titre Cantique par le Frère Pingret, et avec, comme ci-dessous, la mention d'air Mon petit coeur, etc.

Nous en avons trouvé encore une plus ancienne - la première à notre connaissance - dans le volume 1 du Miroir de la Vérité d'Abraham (pp. 355-7), avec une autre mention d'air : Mon honneur dit que je serais coupable. Cette version originale présente quelques légères différences avec celle ci-dessous (au couplet 8, Un grand seigneur souvent nous rend visite au lieu de Un intrigant souvent nous rend visite ; au couplet 9, Hélas ! pour lui ce n'est pas un grand bien au lieu de Je ne vois pas que ce soit un grand bien).

Il est ici donné une petite leçon classique de morale maçonnique, tout en rendant hommage à la grande valeur des Lumières, la raison, des fleurs de laquelle il convient de décorer son langage.

Il n'est pas facile d'identifier l'air mentionné Mon petit coeur, etc.

La Clé du Caveau donne, sous le n° 393, Mon petit coeur à chaque instant soupire (avec le titre alternatif Mon honneur dit que je serais coupable, ce qui en fait l'hypothèse la plus vaisemblable) et, sous le n° 331, Mon p'tit coeur, vous ne m'aimez guère. Mais Mon petit coeur de quinze ans est aussi un extrait de la parodie par Favart (1740) du Pirame et Thisbé de Rebel et Francoeur et Favart a réutilisé cet air ailleurs, notamment dans Acajou

A noter, sur notre exemplaire, une indication manuscrite (d'un air alternatif ?), sans doute d'époque, que nous croyons pouvoir lire comme Je la connus au printemps (mais nous n'avons pas trouvé d'air de ce titre ou incipit).

D'après l'ouvrage (1964) de Charles Maillier, Les Loges maçonniques drouaises, le 2e couplet de ce cantique fut chanté en 1826 au Banquet de la Saint-Jean d'Eté de la Loge Le triomphe d'Henry IV

Cinq couplets de cette chanson seront republiés en 1835, sous le titre Le sort des francs-maçons mais sans mention d'air ni d'auteur, aux colonnes 489-90 de l'Univers maçonnique.

 


      

CANTIQUE

Par le Frère Pingret, Vénérable de la Respectable Loge de l'étoile Polaire, à l'Orient de Paris.

Air : Mon petit coeur, etc.

 

1

Peindre le vice avec gaze légère, 
Je ne vois pas que ce soit un grand bien ; 
Par des détours séduire une bergère, 
Est-ce être heureux ? ma foi je n'en crois rien. 
Pour célébrer nos augustes mystères
De la sagesse emprunter les leçons, 
C'est le bonheur, c'est le bonheur des Frères, 
Cet heureux sort est celui des Maçons.

 

2

Chanter d'amour la flamme enchanteresse, 
Je ne vois pas que ce soit un grand bien ; 
Du dieu Bacchus vanter la triste ivresse, 
Est-ce être heureux ? ma foi je n'en crois rien. 
Mais célébrer l'Architecte suprême,
Louer les mœurs par de douces chansons,
C'est un bonheur, c'est un bonheur extrême ;
Cet heureux sort est celui des Maçons.

 

3

Par des soupirs dompter une cruelle,
Je ne vois pas que ce soit un grand bien ; 
L'aimer, jouir, devenir infidèle, 
Est-ce être heureux ? ma foi je n'en crois rien.
Mais être aimé de son Frère qu'on aime, 
Chérir les mœurs, vaincre ses passions, 
C'est le bonheur, c'est le bonheur suprême ;
Cet heureux sort est celui des Maçons.

 

4

Pour s'afficher avoir une maîtresse,
Je ne vois pas que ce soit un grand bien ;
Au poids de l'or acheter sa tendresse,
Est-ce être heureux ? ma foi, je n'en crois rien.
D'un tendre ami soulager la misère,
Être assuré de son affection,
C'est le bonheur, c'est le bonheur d'un Frère ;
Cet heureux sort est celui d'un Maçon.

 

5

De ses trésors faire un vain étalage,
Je ne vois pas que ce soit un grand bien ;
Mener l'ennui dans un leste équipage,
Est-ce être heureux ? ma foi, je n'en crois rien.
Dans la fortune être toujours le même,
Sans s'applaudir de ses aveugles dons,
C'est le bonheur, c'est le bonheur suprême ;
Cet heureux sort est celui des Maçons.

 

6

Par des fadeurs essayer l'art de plaire,
Je ne vois pas que ce soit un grand bien ;
Par l'équivoque amuser le vulgaire,
Est-ce être heureux ? ma foi je n'en crois rien.,
Avec décence égayer son langage, 
Le décorer des fleurs de la raison,
C'est le bonheur, c'est le bonheur du sage ; 
Cet heureux sort est celui d'un Maçon.

 

7

Vivre sans frein et braver la critique, 
Je ne vois pas que ce soit un grand bien ; 
Ne rien aimer, avoir l'humeur caustique,
Est-ce être heureux ? ma foi je n'en crois rien. 
Doux pour autrui, sévère pour soi-même, 
Et de la haine éviter les poisons,
C'est le bonheur, c'est le bonheur suprême,
Cet heureux sort est celui des Maçons.

 

8

Un grand seigneur souvent nous rend visite, 
Je ne vois pas que ce soit un grand bien ; 
Un importun s'attache à notre suite, 
Est-ce être heureux ? ma foi je n'en crois rien.
Mais un ami qui connaît nos mystères, 
Frappe trois fois ; il paraît, nous chantons, 
C'est le bonheur, c'est le bonheur des Frères ;
Cet heureux sort est celui des Maçons.

 

9

L'avare dit : je chéris la richesse ; 
Hélas ! pour lui ce n'est pas un grand bien.
L'ambitieux recherche la noblesse, 
Est-il heureux ? ma foi je n'en crois rien. 
Un Frère dit : C'est la vertu que j'aime ; 
On l'applaudit ; trois fois nous répétons,
C'est le bonheur, c'est le bonheur suprême ;
Cet heureux sort est celui des Maçons.

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