Delsarte

 

à droite : caricaturé par Hadol pour l'Album du Gaulois

A la p. 284 du recueil du Tome premier (première année, 1839) du périodique maçonnique Le Globe, on trouve le cantique maçonnique Le bon Samaritain, dont la musique est du frère Delsarte, 30e degré, membre de la loge la Trinité, Orient de Paris.

Il nous semble hautement vraisemblable - mais cela ne pourrait être certifié que par un accès au Tableau de ladite Loge, et c'est donc sous cette réserve que nous l'inscrivons ici - que celui-ci soit François Delsarte (1811-1871), personnage aux multiples facettes.

Fétis en dit ceci dans son volume 2 (p. 462) :

DELSARTE (François-Alexandre-Nicolas-Chéri), professeur de chant à Paris, né à Solesme (Nord) le 19 novembre 1811, a été admis au pensionnat du Conservatoire de Paris le 1er juillet 1826, où il reçut d'abord des leçons de vocalisation de Garaudé, et obtint le deuxième prix en 1828;puis il devint élève de Ponchard pour le chant. En 1830 il débuta sans succès dans Maison à vendre, et renonça dès lors à la carrière du théâtre pour se livrer à de nouvelles études sur l'art du chant. Bien que sa voix ne fût pas douée de bonnes qualités de sonorité, il se fit une réputation dans les salons par sa manière de dire la musique sérieuse et de phraser le récitatif. Bientôt il eut une école dans laquelle il mettait en usage une méthode quelque peu excentrique, mais qui eut des partisans dévoués. Depuis environ vingt ans (1860), M. Delsarte a continué de se livrer à l'enseignement. Il a donné aussi quelques concerts historiques de chant, à l'imitation de ceux qu'avait donnés longtemps auparavant l'auteur de cette Biographie. M. Delsarte s'est occupé des moyens les plus efficaces pour obtenir dans le piano l'accord le plus satisfaisant. Considérant que le rapport de sons le plus facilement appréciable est l'unisson, il a imaginé un appareil placé à l'Exposition universelle de l'industrie, à Paris, en 1855, sous le nom de Guide-accord, ou sonotype. Cet appareil, applicable à tous les pianos, consiste en un sillet mobile placé dans une direction inverse de la courbe du chevalet, lequel met toutes les cordes à l'unisson lorsque l'accord est parfait. Ce but une fois atteint, le sillet mobile est relevé, et l'accord du piano a toute la justesse du système du tempérament égal. L'invention de M. Delsarte est la plus simple et la plus utile de toutes celles qu'on a imaginées pour arriver avec certitude et facilité au but d'un bon accord du piano. 

Et Fétis complète abondamment dans son supplément (vol. 1, p. 255) :

DELSARTE (François-Alexandre-Nicolas-Chéri), artiste un peu étrange, quoique d'un mérite incontestable, doué de facultés très-diverses et de toutes les qualités nécessaires à  l'enseignement, fut - sans voix ! - un chanteur véritablement remarquable et presque un professeur de premier ordre. 

Venu de bonne heure à  Paris, Delsarte étudie la musique dès son enfance, et bientôt veut se consacrer à  la carrière du chant, bien que pour cela le fonds principal, c'est-à-dire la voix, lui fasse presque entièrement défaut. A force de travail pourtant et d'intelligence, il parvient, après avoir passé par l'excellente école de Choron, à  remporter un second prix au Conservatoire, où il avait pour professeurs Garaudé et Ponchard père. L'année suivante il manque son premier prix, mais il a la consolation d'entendre Mme Sontag le féliciter et Nourrit lui dire : « On ne vous a pas compris, mais je vous ai donné ma voix, et jamais mes enfants n'auront d'autre maître que vous. » Cependant Delsarte veut, comme tous les autres, essayer du théâtre, et, après de grands efforts, parvient à  se faire engager à  l'Opéra-Comique. Il débute dans Maison à vendre, de Dalayrac ; mais lui, l'artiste aux accents nobles et touchants, ne pouvait réussir dans ce qu'on pourrait appeler un vaudeville à couplets. Il ne plaît que médiocrement, et, bien que Chollet lui confie l'éducation musicale de sa fille, il juge à  propos de quitter le théâtre Favart pour s'engager à  l'Ambigu. Là, il crée deux ou trois rôles de mélodrame, puis, le théâtre faisant faillite, il se réfugie aux Variétés. Voilà  donc le futur chantre de Lully, de Rameau et de Gluck sur le point de donner la réplique et de servir de compère à  Vernet et à  Odry ! Pourtant, il touche aux Variétés ses appointements durant trois ans, sans qu'on songe à le faire jouer. Mais, pendant ce temps, il travaille solitairement, silencieusement, se livre à  des études profondes sur la déclamation parlée et lyrique, et, pour mieux se rendre compte des effets, il étudie aussi la physiologie et l'anatomie, et cherche à se rendre familière la construction du larynx et à  approfondir le phénomène de la phonation. En un mot, il se rendait maître, petit à  petit, de tous les secrets de son art. 

Mais Delsarte était un homme étrange. Bientôt il quitta les Variétés pour se faire saint-simonien, puis, du saint-simonisme, en vint à l'église de l'abbé Châtel. Dans cette dernière, il fut appelé à  la direction des choeurs, et, pour la première fois de sa vie, se trouva livré à un travail digne de lui, et qui lui plaisait. On le voit alors ouvrir des cours, donner des concerts historiques, dans lesquels il fait apprécier un style dramatique singulier mais puissant, mélangé de grandeur et d'emphase, de noblesse et d'exagération, en interprétant quelques-uns des chefs-d'oeuvre des vieux maîtres de l'école française. Il fait connaître au public des concerts, par fragments bien choisis, l'Armide de Lully et celle de Gluck, Castor et Pollux de Rameau, les deux Iphigénie, mettant en relief les principales beautés de ces divers ouvrages, et faisant courir tout Paris à leur audition. Bientôt les élèves affluent à ses cours. C'est d'abord Darcier, c'est Alizard, c'est Mme Barbot, puis Melle Marie Dussy, puis Mmes Gueymard et Carvalho à leur début, et tant d'autres que je ne saurais nommer. La notoriété, presque la célébrité vient enfin à Delsarte, et tandis que Mlle Rachel veut, dit-on, l'avoir pour partenaire à la Comédie-Française, le Théâtre-Italien songe à lui pour remplacer Bordogni. C'est ainsi que la tragédie et l'opéra se disputent cet artiste fantasque, étrange, mais d'une si étonnante envergure. 

Mais lui ne veut plus entendre parler de théâtre. Avec l'aisance il a conquis la liberté, qui pour lui n'est que la liberté de s'instruire, et il la veut conserver. Car Delsarte travaillera toute sa vie, et jusqu'à son dernier jour, jusqu'à son dernier souffle, s'enquerra des moyens et recherchera les causes. Tout en continuant de professer, il se livre avec plus d'ardeur à  ses études d'ontologie, de physiologie, de psychologie, d'anatomie. Puis, comme son cerveau n'est exempt ni de fantaisie ni de bizarrerie, que du saint-simonisme son esprit s'est trouvé ramené aux pures doctrines chrétiennes, les spéculations philosophiques, les méditations religieuses contribueront à accaparer son existence. Si l'on ajoute à cela qu'il notait toutes ses impressions, qu'il préparait les matériaux innombrables de traités qu'il projetait toujours sans les faire jamais, qu'il se livrait enfin à des recherches incessantes sur la philosophie et l'esthétique de l'art, on comprendra que cet homme extraordinairement laborieux n'ait jamais eu une minute à lui.

Delsarte a publié un certain nombre de mélodies, dont quelques-unes (une entre autres, les Stances à l'Eternité - ndlr : elles ont jadis été enregistrées en 78 tours HMV, n° 3-32308 3902F, par André Gresse), se faisaient remarquer par un grand caractère. On lui doit aussi un important recueil intitulé les Archives du chant, dans lequel il a reproduit, entre autres chefs-d'oeuvre, quelques-unes des magnifiques pages lyriques pour lesquelles il professait une si grande et si juste admiration. Le malheur est que cette publication a été faite par lui avec le parti pris de n'aider en rien à la bonne interprétation de ces chefs-d'oeuvre, qu'il voulait répandre. Non seulement il se refusait à indiquer aucune nuance, aucun mouvement précis pour les morceaux qu'il reproduisait, mais il poussa même le scrupule du texte primitif jusqu'à respecter les fautes de gravure des éditions originales. Il avait retrouvé à Lyon un certain nombre de vieux poinçons dont il se servit tellement quellement, pour les nouvelles planches qu'il faisait faire, de telle sorte que sa publication représentait avec une fidélité absolue les anciennes éditions, à cela près, pourtant, qu'il en avait réalisé au piano les basses chiffrées, ou réduit les accords d'orchestre.

Delsarte est mort à  Paris, le 20 juillet 1871, dans sa soixantième année. Mme Angélique Arnaud a publié à  son sujet la brochure suivante : Delsarte, ses cours, sa méthode (Paris, Dentu, 1859, in-18 de 57 p.).

Mais Fétis ne semble guère s'intéresser à un autre aspect de l'activité de Delsarte, qui nous est mieux décrit par une page consacrée à son disciple Giraudet :

François Delsarte (1811-1871), pédagogue et théoricien du mouvement, avait lui-même été élève au Conservatoire de Paris puis ténor à l’Opéra-Comique. Une fois sa carrière interrompue, sa voix s’étant brisée, il s’intéressa à la gymnastique et au mouvement en général, et passa le reste de sa vie à étudier les liens existant entre le geste et l’émotion. On voit en lui, de nos jours, un précurseur de la danse et de l’expression corporelle contemporaines, au travers de ses enseignements oraux, qui ne nous sont connus que par les écrits de ses disciples, notamment aux Etats-Unis, où alla d’ailleurs mourir Alfred Giraudet lui-même en 1911.

ou par Michel Landry :

Au début du XIXe siècle, un professeur français, François Delsarte (1811-1871), influença beaucoup l'évolution de la danse, en développant un système d'exercices qui avait pour but principal de relier les mouvements corporels aux sentiments intérieurs. Ce système, nommé gymnastique esthétique ou calisténisme esthétique, était supporté par certains exercices qui utilisaient la détente, les positions fixes et des tableaux afin d'illustrer certaines émotions internes. On y utilisait aussi la danse. Il divisait le corps humain en trois zones de représentation : la tête, zone mentale et intellectuelle ; la poitrine ou torse, zone de l'émotion, de la moralité et de l'esprit ; et enfin les membres, zone physique vitale. Delsarte peut être considéré comme le précurseur de la danse moderne américaine.

Six ans après sa mort, soit en 1877, naissait à San Francisco celle qui allait introduire cette danse moderne, Isadora Duncan, qui reçut chez Geneviève Stebbins sa formation basée sur les principes de l'harmonie corporelle de Delsarte.

ou encore, sur une autre (très longue) page de Pierre Driout :

Connaissez-vous François Delsarte (1811-1871) ? Sa soeur Aimée Delsarte (1815-1861) fut la mère de Bizet. Il était le fils de Jean Nicolas Toussaint Delsarte, inventeur criblé de dettes et d'Albertine Rolland de Solesmes dans le Nord qui avait fui le foyer conjugal pour se réfugier à Paris. Elève de Bambini qui lui apprit à interpréter Gluck, il devint professeur ou pédagogue de chant, de déclamation et de danse. En 1869, il fit la rencontre de son principal disciple l'américain James Steele MacKaye (1842-1894) ; Je ne sais si Merce Cunningham (1919-2009) reçut indirectement ou non cette influence, mais il est sûr que Delsarte pensait lui aussi que le danseur était le centre de la scène. Le chorégraphe Hermes Pan (1909-1990), professeur de Gingers Rogers et Fred Astaire et d'autres vedettes d'Hollywood comme Rita Hayworth, Cyd Charisse, Betty Grable, Shirley MacLaine, Kim Nowak fut le disciple de François Delsarte à travers son professeur de Memphis, Georgia Brown qui ne jurait que par lui.

Cette page a été mise en ligne le 28 juin 2010, et sauf erreur de notre part, elle constitue - bien entendu sous la réserve de non-homonymie faite plus haut - la première mention sur le web de la qualité maçonnique de Delsarte.

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