Réponse à Léo Taxil

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Il est certainement inutile ici de présenter l'ineffable champion des volte-faces, Léo Taxil, successivement anticlérical rabique (auteur d'une Marseillaise anticléricale), maçon (radié après quelques mois), antimaçon, propagateur, à la grande joie du Pape Léon XIII, de pamphlets délirants contre la maçonnerie (mêlant astucieusement données exactes et imaginations abracadabrantes), et finalement joyeux révélateur de la mystification ainsi réalisée.

ci-contre : extraits, d'après la (très orientée !) page L’Affaire Diana Vaughan - Léo Taxil au scanner, de la convocation à la Tenue du Temple des Amis de l'Honneur français qui a vu l'initiation de Gabriel Jogand-Pagès, dit Léo Taxil, directeur de l'Anti-Clérical.

Il n'en est pas moins vrai que ses révélations jetèrent une certaine panique dans les rangs maçonniques, y provoquant des réactions certes ironiques chez d'aucuns, mais aussi, chez d'autres, embarrassées, parfois agressives et maladroites.

En témoignent ces deux entrefilets du Rapide de Limoges (journal manifestement républicain), respectivement

- le 8 janvier 1889 :

On sait qu'il y a peu de temps Léo TAXIL, de son vrai nom Maurice JOGAND, publiait les noms des personnes qui, d'après lui, faisaient partie de la Francmaçonnerie dans le département de l'Indre et notamment à lssoudun.

Cette publication, faite dans un but de chantage, avait vivement ému plusieurs intéressés. Inutile de dire que les prétendues révélations du sieur JOGAND étaient presque toutes erronées.

Quoi qu'il en soit, M. A. LECONTE, ancien Député de l'Indre, membre de la Société des gens de lettres, de la Lice Chansonnière, etc., vient de composer en réponse la pièce de vers suivante, qu'il dédie à son ancien collègue et ami M. DESMONS, Député, qui a été pris à partie par le sieur TAXIL. M. LECONTE a connu et vu souvent Léo TAXIL.

Il y a quelques années, il l'avait invité a présider un Banquet de Vendredi Saint. Une autre année, Léo TAXIL avait imaginé aussi un bal travesti pour le Vendredi Saint. Tous les travestissements étaient une contrefaçon catholique. Moines, nonnes, sacristains, enfants de choeur, etc. Tout ce monde-là dansait, c'était très drôle à voir. Lui, Léo TAXIL, qui avait invité M. LECONTE, était travesti en saint Nicolas avec chape, chasuble, crosse, mitre, etc., et un baquet en caoutchouc où se trouvaient trois petits enfants en caoutchouc qu'il portait devant lui, comme on représente le saint. Les temps sont changés aujourd'hui et le renégat TAXIL injurie les Républicains.

- le 12 janvier 1889 :

Dans notre numéro de mardi 8 janvier, nous avons inséré une pièce de vers écrite par M. LECONTE, ancien Député, en réponse aux attaques du sieur Léo TAXIL contre les honorables Francmaçons d'Issoudun. Cette poésie a obtenu, nous dit-on, un véritable succès. Un de nos correspondants nous adresse aujourd'hui ce petit dithyrambe, qu'il a composé à ce sujet, en l'honneur du vieux Républicain qui, nous l'espérons bien, reprendra sa place à la Chambre aux élections prochaines :

Au vieux tribun nous devons un hommage,
Car ces accents touchent toujours les coeurs.
Du Francmaçon il sait venger l'outrage
Et des bigots sait flétrir les horreurs.
Calomniez, menteurs. La République
Aura pour elle un défenseur sans honte
Et nous dirons, sans craindre la réplique,
Vive LECONTE !

MARTIN JOYEUX (de la Châtre).

La BNF a eu l'heureuse idée de mettre en ligne, sur son site Gallica, la collection (presque) complète des numéros de l'année 1889 du journal La Chaîne d'Union de Paris, journal de la maçonnerie universelle, année particulièrement intéressante puisqu'elle est marquée à la fois par la fin de la querelle du boulangisme (qui avait profondément divisé l'opinion maçonnique), par l'organisation du Congrès maçonnique international pour le centenaire de la Révolution, et par la lutte d'influences, au sein du Grand Orient, qui aboutit à la révocation, de ses fonctions de chef du secrétariat, du Frère Eugène Hubert, précisément directeur de ce journal et qui le mit dès lors en liquidation.

C'est de la p. 45 du n° 2, qui a reproduit ces articles du Rapide de Limoges, que nous avons tiré ces informations et le texte de la chanson elle-même.

Ce texte, relativement quelconque (mais c'est pour son intérêt historique plutôt que pour sa qualité que nous le reproduisons), s'articule autour de trois thèmes :

Monseigneur de Ségur (1820-1881), cité au 3e couplet, avait publié dans les années 1860 un violent opuscule anti-maçonnique, Les francs-maçons, ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils veulent qui fut un best-seller. Se fiant ensuite, avec une crédulité aussi naïve qu'aveugle, aux mystifications de Taxil, des ecclésiastiques éminents - à commencer par le pape lui-même, qui le couvrit d'honneurs et le reçut en audience privée -, tels Mgr Meurin (auteur en 1893 de La synagogue de Satan), le suivirent sur cette voie, cependant que d'autres restaient plus méfiants.

                 

LES FRANCMAÇONS.

Sont bien divers les rôles dans la vie,
Et bien divers sont les sentiers battus.
Qui fait le bien et jamais ne dévie,
Suit doucement le sentier des vertus.

Modeste il est, mais souvent on y montre
De gais penseurs chantant des oraisons,
Des gens heureux, et c'est là qu'on rencontre
Toujours des Francmaçons. (bis.)

Des Francmaçons ! Ah ! signez-vous, bigotes ! 
Rien que leur nom inspire des terreurs.
Pour Satan seul leurs âmes sont dévotes
Et leur morale ordonne des horreurs.
Chez eux tout est fantastique mystère ;
Les coeurs pervers y donnent des leçons !
On doit trembler obéir et se taire
Avec les Francmaçons. (bis.)

Combien d'horreurs, de bile, d'anathèmes
Signor SéGUR a déversés sur nous.
Léo TAXIL, renégat pour nous-mêmes,
N'a pas assez de souffle et de courroux !
Je te connais ; tu le sais bien, beau masque ;
J'ai vu de près tes trucs et tes façons.
En te vendant, ton orgueil te démasque
Aux yeux des Francmaçons. (bis.)

Pour t'enrichir, tu n'as aucun scrupule,
Et pour avoir de l'avoine et du foin,
Baisant du pape et derrière et la mule
Tu mangerais sa fiente au besoin.
Va, calomnie, attaque, invente, insulte,
De la Furie agite les tisons.
On rit de loi, tu donnes droit d'insulte
A tous les Francmaçons. (bis).

Oui, méprisons tous les traîtres, mes Frères.
Haut notre coeur ! Et, jamais abattus,
Des Francmaçons suivons les lois austères :
Elles vont droit au sentier des vertus.
Pour le Progrès, le Francmaçon prépare
Un beau terrain, bon, fertile en moissons.
De tous excès la raison les sépare,
Voilà les Francmaçons. (bis.)

N'ayez plus peur, ô tremblantes commères,
Les Francmaçons toujours sont indulgents.
Des malheureux soulageant les misères,
Ils ont, pour Dieu, le Dieu des Bonnes gens.
Que chacun ait au banquet de la vie
Son plat, sa part, sa place et ses chansons :
Voila le rêve et la route suivie
Par les vrais Francmaçons. (bis.)

A. LECONTE.

D'après l'article de Pierre Julien Pharmacie, théâtre, chanson et musique, Alfred-Etienne Leconte (1824-1905 ; portrait ci-contre à gauche), pharmacien installé à Issoudun en 1852, fut effectivement député de l'Indre de 1876 à 1885. Membre du Caveau et de la Lice Chansonnière, il exprimait sous l'Empire des sentiments républicains et démocratiques dans des chansons à boire ... Plusieurs de ses chansons ont acquis une certaine popularité.

Son ami le député Desmons, mentionné par le journal comme dédicataire de la chanson, est sans aucun doute le célèbre pasteur Frédéric Desmons (portrait ci-contre à droite), qui a marqué l'histoire du Grand Orient.

Voir l'air, qui est celui du Dieu des Bonnes gens évoqué au dernier couplet.

La délirante carrière de Léo Taxil est retracée avec beaucoup de verve par Bernard Muracciole dans son livre ci-contre (réédition revue et augmentée en 2014).

Bernard Muracciole, qui a jadis (en 1967 !) réalisé une vie de Caruso en bande dessinée, s'est souvenu de ses talents de caricaturiste pour orner avec humour la couverture de son livre.

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