Arlequin franc-maçon

 

Colombine : Eh bien, si tu te faisais franc-maçon?
Arlequin : Ouf !... ouf !... Je ne veux pas avoir de commerce avec le diable.

(épigraphe de la pièce)

Pour en savoir plus sur Arlequin, la Commedia dell'arte et ses personnages

Arlequin veut se faire franc-maçon pour trouver le moyen de devenir riche et épouser celle qu'il aime : Colombine. Des personnages douteux lui font subir une fausse initiation.

Tel est le sujet de Arlequin franc-maçon, une comédie musicale en deux actes (qui  n'a rien à voir - sauf le fait qu'Arlequin désire épouser Colombine - avec le Harlequin Free Mason de Dibdin), dont l'auteur est inconnu, mais dont on sait qu'elle fut représentée à Paris au XVIIIe.

Roger Cotte la décrit ainsi :

La comédie retrace les mésaventures d'un personnage naïf, amoureux de Colombine, bien entendu. Malheureusement, il ne peut épouser celle qu'il aime faute d'argent. Il imagine alors (déjà !) de se faire initier Franc-Maçon, espérant de la sorte se procurer des relations fraternelles qui lui ouvriront les vannes de la réussite et de la richesse. Des personnages douteux profitent de ses dispositions pour se moquer de lui. Ils organisent une fausse initiation - qui à elle seule est un petit chef d'oeuvre de drôlerie - et parviennent à l'épouvanter de telle sorte qu'il renonce à son projet. Les musiques sont, comme toujours, des vaudevilles, ponts-neufs, timbres ou petits airs populaires, ou à la mode. (NDLR : on reconnaîtra par exemple l'air de Malbrough s'en va-t-en guerre)

Voici le résumé de la pièce :

Acte I : Cassandre ne veut donner sa fille Colombine qu'à un homme assez riche pour lui apporter trente mille francs comptant, et il a choisi pour cela le vieux Grippe-Deniers qui la convoite et à qui il l'a promise. Mais Colombine s'est éprise d'Arlequin, qui est aussi insouciant que pauvre. Colombine suggère à Arlequin divers moyens de s'activer pour devenir riche, mais Arlequin ne montre guère d'enthousiasme. En désespoir de cause, Colombine lui propose alors un moyen de s'enrichir rapidement et sans effort : se faire franc-maçon. Après quelques scrupules de conscience devant une telle diablerie, Arlequin accepte l'idée et, sûr de son fait, s'engage vis-à-vis de Cassandre à lui apporter sans délai les trente mille francs. Mais Cassandre a eu vent de son projet, qu'il imagine de faire échouer en faisant organiser pour lui un simulacre d'initiation, ce dont il charge son voisin, le traiteur Bon-Goût. Colombine, qui a tout entendu, imagine à son tour un plan.

Acte II : Bon-Goût et quelques-uns de ses amis, dont Sottinet, préparent le simulacre de réception, auquel Cassandre et Grippe-Deniers vont pouvoir assister puisqu'Arlequin a les yeux bandés. Celui-ci est introduit et mis sous pression. Il avoue donc les raisons de son projet, qu'il n'a conçu que par amour pour Colombine. Il se croit condamné à mort, mais déclare qu'il préfère mourir pour Colombine que vivre sans elle. A ce moment, surgit une patrouille de police et le commissaire menace d'emprisonner et de mettre à l'amende tous les escrocs. Sans se laisser corrompre par Grippe-Deniers et Cassandre, il exige que ce dernier apaise la partie plaignante qui est Arlequin. Celui-ci ne désire qu'une chose : la main de Colombine, et Cassandre se trouve ainsi bien obligé de la lui accorder. Le commissaire fait venir un notaire et Colombine pour acter la transaction, après quoi il apparaît que le commissaire est un faux commissaire, joué, à la demande de Colombine, par Scaramouche, un ami d'Arlequin. Mais le notaire, lui, est un vrai notaire, et l'heureuse conclusion est donc entérinée sans possibilité d'appel : "Tel est pris qui croyait prendre".

Cliquez ici pour lire (pdf) l'intégralité de ce deuxième acte, dont nous reproduisons ci-dessous quelques extraits significatifs, dont 5 sont illustrés musicalement à partir de  l'enregistrement réalisé par Roger Cotte.

L'acte II

Le théâtre représente une grande salle, au fond est une espèce de trône. 
Au milieu une table sur laquelle sont quatre bougies aux quatre coins, au milieu deux sabres nus en sautoir. Autour de l'appartement, des sièges. 
Au pied de la table sont les outils des maçons : la truelle, le marteau, la règle, l'équerre, l'oiseau, l'échelle, le plomb, le gouvel et l'outil à faire le mortier. Deux grandes pyramides en noir avec les attributs de la mort sont sur les deux côtés.

...

Scène troisième

CASSANDRE, GRIPPE-DENIERS, BON-GOUT, PIERROT, M. SOTTINET

BON-GOUT

Bon, voilà Monsieur Sottinet.

SOTTINET

Je me suis peut-être fait attendre, c'est qu'il y avait quelques préparations indispensables. 

CASSANDRE

Vous allez nous mettre au fait ; car entre nous nous raisonnons de la maçonnerie comme les aveugles des couleurs.

SOTTINET

Je n'en sais pas beaucoup plus que vous, si ce n'est quelques petites particularités qu'on surprend à l'indiscrétion de quelques frères... mais au demeurant, c'est très égal ; quel est notre but ? C'est de faire croire à Arlequin qu'il va être reçu franc-maçon, de lui faire quelques niches et de nous amuser à ses dépens.

CASSANDRE

Ce n'est pas assez, il faut lui faire une frayeur terrible et profiter du moment pour le faire renoncer à ma fille.

GRIPPE-DENIERS

Oui, c'est le point principal pour lequel nous sommes réunis.

...

SOTTINET

Rien de plus facile que ce que vous désirez. J'ai préparé quelques tours qui intimideraient les plus braves, j'ai réuni en bas huit à dix de mes amis pour en imposer davantage.

CASSANDRE

Vous répondez donc …

SOTTINET

Ne craignez rien, ce sont tous des gens sûrs que j'ai mis au fait, ils s'affublent dans le moment de quelques habits grotesques, il faut aussi que nous nous costumions. Comme il pourrait reconnaître vos voix, je me charge d'être le président, il y a parmi ces messieurs deux gros garçons qui seront les frères terribles, j'ai tout prévu.

GRIPPE-DENIERS

Et Arlequin, où est-il ?

SOTTINET

Il est là-bas dans un souterrain à réciter les sept psaumes et à recevoir les 90 coups de discipline d'usage.

...

Scène quatrième

SOTTINET (seul) 

(Il arrange les sièges, les ustensiles de maçonnerie, il décore les pyramides, etc...) 

Ma foi, c'est à tout hasard... je n'en sais pas plus long. Tout ce que j'en ai entendu dire, c'est que 

N° 3

(Air: Que le Sultan Saladin)

NDLR : cet air est extrait de Richard-Coeur-de-Lion de Grétry (1784). On le trouve aussi à la Clé du Caveau, sous le n° 489

Cliquez ici pour entendre le début de cet air dans l'enregistrement réalisé par Roger Cotte.

Dans un endroit écarté 
Loin de la société 
Avec grande symétrie, 
S'assemble la confrérie, 
Faire quoi? Je n'en sais rien. 
Le bien 
Le bien 
Et bonne chère au soutien, 
Mais le plus fin de leur affaire, 
C'est le mystère 
C'est le mystère. 

Il faut dire ici la vérité, c'est que, plaisanterie à part, cette société est choisie, que tous les membres ont l'air de s'amuser beaucoup et jamais aux dépens des absents ; heureux les cercles où la médisance et la calomnie ne font pas les frais du plaisir. 

Scène cinquième

SOTTINET, CASSANDRE, PIERROT, BON-GOUT, GRIPPE-DENIERS et six autres frères.

(Tous sont costumés d'une manière grotesque ayant de grands tabliers et tenant chacun à la main un outil de maçonnerie. Sottinet prend aussi un tablier et un outil.) 

...

SOTTINET

Répétons un peu nos rôles et commençons par prendre place.

(Tous s'arrangent sur leur siège). 

D'abord il faut observer un grand silence ; Arlequin doit avoir les yeux bandés, cela en impose davantage, d'ailleurs je sais que c'est d'usage. J'ai préparé le fauteuil magique, les lampes infernales et chut... chut... chut... le voici.

Scène sixième

TOUS LES PRÉCÉDENTS ; ARLEQUIN ET DEUX FRÈRES TERRIBLES 

(Arlequin entre au milieu des deux frères, ayant les yeux bandés et son sabre à son côté). 

ARLEQUIN

Quoi donc, est-ce que vous voulez me faire jouer ici à Colin-maillard ? 

N° 4 

Cliquez ici pour entendre le début de cet air.

(Trio des vieillards)

NDLR : le Trio des vieillards est extrait de l'Union de l'Amour et des Arts, ballet héroïque de Floquet créé en 1773, qui connut un grand succès.

Qui dans leurs mystères, 
Vient ici troubler les frères !
Des peines les plus sévères 
Punissons l'audacieux, 
Lancez les vipères, 
Qu'on détache les cerbères, 
Comme tous les téméraires,
Qu'il meure à nos yeux. 

(Mineur) 

De la cohorte infernale 
Invoquons l'arme fatale 
On peut sans scandale 
Ici se venger, 
Au fond de l'abîme 
Précipitons la victime 
Que son crime 
Nous anime 
A l'y plonger. 

ARLEQUIN

Aïe... aïe... c'est ici comme chez les sauvages, on vient de dire ma chanson de mort... tout cela ne promet pas beaucoup d'argent. (A genoux) : Messeigneurs les sorciers, je vous en conjure, ayez pitié d'un malheureux qui n'a jamais fait de mal à personne.

SOTTINET

Que viens-tu faire ici? Que cherches-tu? Que demandes-tu? 

(Arlequin ne répondant pas de suite, les deux frères terribles le relèvent avec violence, en disant :) 

PREMIER FRÈRE TERRIBLE

Il ne répond pas à notre souverain, il faut l'appliquer à la question.

ARLEQUIN

Pardon, pardon, Messeigneurs, je vais tout vous dire ; l'amour m'a fait faire cette démarche. 

TOUS (ensemble)

L'amour ! 

ARLEQUIN

Hélas oui, j'avais affaire à un vilain avare qui ne veut donner sa fille qu'au poids de l'or et je croyais de trouver ici.

TOUS (ensemble)

De l'or !

ARLEQUIN

On m'avait assuré que si j'étais reçu parmi vous, jamais je ne manquerais ... 

SOTTINET

Il suffit, nous allons délibérer. (Haussant la voix) Oh ! vous qui secondez les vastes desseins de notre société, Esprits infernaux, Génies aériens, je vous invoque, arrêtez au milieu de nous. 

ARLEQUIN

Oh ! pour le coup voilà ma fin. Tenez, messeigneurs, je ne pourrais avoir assez de courage pour me trouver en semblable compagnie... renvoyez-moi, j'aime mieux encore recevoir une petite dose de la discipline de tantôt.

LES DEUX FRÈRES TERRIBLES

Silence ! 

Chœur de 4

Cliquez ici pour entendre le début de cet air.

N° 5 (Air: Malbrouck) 

De nos demeures sombres 
Mironton, tonton, mirontaine 
Du noir séjour des ombres 
Nous venons à ta voix

Nous venons à ta voix (bis) 
Ordonner à tout génie 
Mironton, tonton, mirontaine 
A la mort, à la vie, 
Nous sommes tous à toi. 

ARLEQUIN

Ah ! les voilà venus. C'est bien triste pourtant de mourir comme cela tout vivant et sans même y voir clair.

SOTTINET

Qu'on l'enchaîne par un pied à cette enclume, passons tous avec nos amis dans la chambre des délibérations ... toi, imprudente créature, garde-toi d'ôter ton bandeau, tu périrais à l'instant.

...

ARLEQUIN {qui se croit seul)

Les voilà sortis ... Oh ! la mauvaise compagnie ! Où diable me suis-je fourré ... Si je pouvais ... Oh ! non, je suis gardé à vue, d'ailleurs me voilà pris par le pied comme un lapin ... on ne les entend point. Ils délibèrent peut-être si je serai bouilli ou rôti. Ce qui me rassure un peu, c'est que ces diables qu'ils ont fait venir ont l'air de bonne humeur, ils sont arrivés en chantant ... Voilà le temps qui se passe, ils m'ont peut-être oublié, j'ai les mains libres, j'ai mon sabre. S'il n'y en avait qu'une sentinelle, hélas, non ... Ah ! Colombine, je vois bien que je vais mourir aujourd'hui pour toi. Allons, résIgnons-nous.

N° 6 

{Air: Colinette au bois s'en alla) 

(NDLR : cet air, qui pourrait être de Dalayrac, a fait l'objet d'un arrangement par Devienne ; on le trouve à la Clé du Caveau sous le n° 100

Cliquez ici pour entendre le début de cet air.

Je sens bien qu'il faut mourir là 
En enfer tout droit me voilà 
Tarladeridera... tarladeridera 
Que de fripons je vais voir là 
Traderidera, traderidera 
Ton âme se désolera 
Quand mon trépas te parviendra 
Chère Colombine 
Traderidera la la la la la la deridera 
Venge ton amant qu'assassine 
Ce maudit sabbat. 

La curiosité me talonne. Quand je lèverais un moment mon bandeau, que m'arriverait-il de pis. Allons du courage, commençons par voir où nous sommes. 

(Arlequin lève son bandeau. Il voit des figures rangées autour de la table et il tombe en criant) : 

Je suis mort ! 

(Les deux frères terribles le prennent, le placent sur un fauteuil garni d’artifices en lui raccommodant son bandeau)

SOTTINET

Quelques génies s'enlèvent à l'instant dans la région du feu.

ARLEQUIN

Citoyens Génies, épargnez-moi.

SOTTINET

Ecoute encore une fois ; ton sort dépend de toi : tu veux ravir à son père une fille qu'il destine à un autre ; nous sommes par notre art informés de toutes les circonstances, Cassandre est notre ami, nous le protégeons... Eh bien si tu veux renoncer à Colombine, nous allons te rendre à la vie, sinon tu descendras dans les entrailles de la terre. Ne va pas nous faire une vaine promesse, nous te poursuivrions jusqu'au bout du monde.

ARLEQUIN

Ah ! je préfère mourir pour Colombine plutôt que de vivre sans elle. Mais de grâce ne me faites pas languir.

SOTTINET

Qu'il parte à l'instant. 

(On enlève Arlequin et on met le feu à l'artifice. Quand l'artifice est prêt à finir on le descend avec force.). 

ARLEQUIN

Me voilà pour le moins en Enfer…

(On frappe avec force à la porte). 

CASSANDRE (interdit, à voix basse)

Qui diable vient ici nous interrompre? La maison est à moi.

(On enfonce la porte). 

Scène septième

LES PRÉCÉDENTS, UN COMMISSAIRE, 8 hommes de patrouille

LE COMMISSAIRE

Voilà une assemblée bien édifiante. Qu'on arrête d'abord Monsieur Cassandre. C'est le propriétaire de la maison.

ARLEQUIN (qui a ôté son bandeau)

Quoi ! Monsieur Cassandre était un des diables qui voulaient me rôtir tout vivant, ce n'est pas là une belle action pour un beau-père.

LE COMMISSAIRE

C'était vous, mon pauvre Arlequin, qu'on tourmentait si terriblement ?

ARLEQUIN

Hélas ! oui.

LE COMMISSAIRE

Racontez-moi bien exactement comment tout s'est passé, il faut que je verbalise.

ARLEQUIN

On m'avait emmené ici en m'assurant que c'était une loge de francs-maçons.

LE COMMISSAIRE

Comment, des francs-maçons ? Les scélérats avaient emprunté ce nom ! Apprenez, mon ami, que les francs-maçons sont des braves et honnêtes gens, qui font souvent du bien, et jamais du mal. 

GRIPPE-DENIERS

Monsieur le Commissaire, n'y aurait-il pas moyen d’arranger cette affaire … en payant s’entend ?

LE COMMISSAIRE

Non, vous allez tous être traduits en prison et passer la ville costumés comme vous êtes, il faut qu'on connaisse l'étendue de votre malice ; c'est un assassinat prémédité, et vous vous étiez déguisés de peur d’être reconnus.

ARLEQUIN

Comment, Monsieur Grippe-Deniers était aussi un des diables. Celui-là me surprend moins que les autres, il faisait d'avance son noviciat dans ce monde.

CASSANDRE

Mais, Monsieur le Commissaire, vous allez nous perdre ! Il vous serait aisé de tout concilier, vos intérêts et les nôtres.

LE COMMISSAIRE

Commencez par apaiser la partie plaignante.

...

Après la dernière scène (9e), c'est, comme d'usage à l'époque, un Vaudeville qui clôture la pièce :

VAUDEVILLE

N° 8 

CASSANDRE

En vain l'œil le plus sévère 
Veut écarter les amants, 
En vain un mentor austère
Tyrannise ses enfants, 
Mon exemple est pour un père 
Une excellente leçon, 
L'amour a toujours raison 
L'amour a toujours raison. 

COLOMBINE

Il fallait un stratagème 
Pour me tirer d'embarras, 
Pour obtenir ce qu'on aime 
Hélas que ne fait-on pas. 
Quand deux cœurs pensent de même 
Sont toujours à l'unisson, 
L'amour doit avoir raison (bis). 

PIERROT

Tout vieillard est respectable 
Dès qu'il n'est point amoureux, 
L'amour deviendrait coupable 
S'il favorisait ses vœux. 
La femme la plus aimable
Jamais près d'un vieux grison 
N'en pourrait avoir raison (bis). 

ARLEQUIN

Cliquez ici pour entendre le début de cet air.

Tout enhardit, rien n'étonne, 
Quand c'est pour vous amuser, 
De la pièce qu'on vous donne 
On peut se scandaliser. 
Ne rapportez à personne, 
Ce qu'entre nous nous disons : 
Le secret des francs-maçons (bis). 

FIN

Encore quelques commentaires :

- on notera une frappante symétrie entre l'attitude et même les paroles d'Arlequin d'une part, de Papageno dans la Flûte Enchantée d'autre part !

- hormis les soupçons de diablerie énoncés par Arlequin et Colombine, les appréciations sur la maçonnerie émises par les personnages sont très favorables ; exemples : 

Comment, des francs-maçons ? Les scélérats avaient emprunté ce nom ! Apprenez, mon ami ; que les francs-maçons sont des braves et honnêtes gens, qui font souvent du bien, et jamais du mal (le commissaire, acte 2, scène 7)

Il faut dire ici la vérité, c'est que, plaisanterie à part, cette société est choisie, que tous les membres ont l'air de s'amuser beaucoup et jamais aux dépens des absents ; heureux les cercles où la médisance et la calomnie ne font pas les frais du plaisir (Sottinet, acte 2, scène 4).

- le thème du simulacre de cérémonie de réception organisé pour se payer la tête de quelqu'un est assez classique. On le retrouvera en 1844 dans Frère Galfâtre.

Quelle date ?

Lantoine, qui a exhumé ce texte dans les trésors de la Bibliothèque Nationale, se limite à dire qu'elle futr représentée au XVIIIe siècle chez le sieur Nicolet.

Dans les écrits de l'abbé de la Garde, on trouve (Source : Pierre Chevallier, Les Ducs sous l’Acacia, Vrin éd., 1964, p. 103) les notes suivantes :

  • le 3 avril 1737 : L'opéra Comique donnera dimanche arlequin franc-maçon

  • le 29 avril 1737 : On dit aussy que les Comédiens italiens ont une pièce en trois actes intitulée arlequin frey masson, qu'ils la répètent et qu'elle paraîtra au premier jour sans être affichée ny annoncée.

Faut-il donc dater la pièce de 1737, moment où effectivement la maçonnerie faisait à Paris l'objet d'une grande curiosité ?

Dans son édition critique (Ed. Champion, Paris, 2000) des deux pièces les Fri-Maçons et les Soupers de Daphné (respectivement de Pierre Clément et Anne-Gabriel Meusnier de Querlon), Jacques Lemaire précise que 

Le texte de cette pièce a été retrouvé dans les papiers de l'entrepreneur de spectacles forains Jean-Baptiste Nicolet, dont le répertoire est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale de France (cf Amédée Marandet, Manuscrits inédits de la famille Favart, de Fuzelier, de Pannard et de divers auteurs du XVIIIe siècle, Paris, E. Jorel, 1922, p. 117-128).

Jean-Baptiste Nicolet ne fut pas actif en tant qu'entrepreneur de spectacles avant la seconde moitié du siècle.

 

ci-contre : le théâtre de Nicolet sur le boulevard du Temple, vers 1760 (image de la page Wikipedia Théâtre de la Gaîté)

Par ailleurs, certains des airs utilisés remontent aux années 1770 et même 1780.

Il faut donc conclure que la pièce (dont on imagine difficilement qu'elle puisse être postérieure à la Révolution) doit être de la pénultième décennie du XVIIIe. Qu'en est-il alors de celle mentionnée par l'abbé de la Garde ? Le projet s'est-il réalisé (dans ce cas, il serait bien étonnant qu'on n'en trouve pas d'autre écho dans les gazetins) ? A-t-il été récupéré plus tard, ou n'y a-t-il aucun rapport ?

 

Source :

Nous avons utilisé l'édition faite par Albert Lantoine en 1919 (Arlequin franc-maçon. Comédie inédite en deux actes, représentée au XVIIIe siècle chez le sieur Nicolet. suivie d'une étude sur Les Francs-maçons au Théâtre, Paris, Éd. du Livre mensuel), édition qui contient également l'essai de Lantoine paru par ailleurs (Albert Lantoine, Les Francs-Maçons au théâtre, avec un Essai bibliographique du théâtre maçonnique, Paris, Ferdinand Barbé, 1919).

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