Brevet de calotte aux maçons

 

Quoiqu'il ne s'agisse probablement pas d'une chanson, nous ne pouvons manquer de citer ici cette pièce majeure de l'antimaçonnisme au XVIIIe que constitue le célèbre brevet de la calotte accordé en faveur de tous les zélés Francs-Maçons, attribué à Travenol, que Thory a reproduit (pp. 56 ss.) au Tome 2 de ses Acta Latomorum, et qui a été publié sous le titre Lettre critique de M. le chevalier *"* à l'auteur du Catéchisme des Francs-Maçons, avec un brevet de calotte accordé en faveur de tous les zélés membres de leur société, avec les cocasses mentions de provenance : Tyr, Marcel Louveteau, rue de l'Echelle, à l'Étoile flamboyante, avec privilège du roi Hiram

La date n'est pas mentionnée, mais, vu les allusions aux fonctions de Baur et Fréron (voir plus bas), il ne semble pas qu'elle puisse être antérieure à 1745. Le Catéchisme des Francs-Maçons (dû à Gabanon, considéré comme un pseudonyme de Travenol), auquel il est répondu, date d'ailleurs de 1744.

Travenol, violoniste à l'Opéra et compositeur, est un personnage atrabilaire (il a été en procès avec Voltaire pour avoir écrit des pamphlets contre lui) et aigri (son caractère lui a finalement valu, en 1758, de perdre ses places à l'Opéra et, sur décision du maçon Mondonville, au Concert Spirituel).

C'est sur ce document que certains se sont basés pour affirmer l'appartenance maçonnique (voir note 4) de Rameau.

Pour savoir en quoi consistait un brevet de calotte décerné par le Régiment de la Calotte, voyez notre page ad hoc.

L'auteur apparaît comme particulièrement bien documenté sur les activités et rituels maçonniques. 

L'appartenance maçonnique de Naudot (qu'il écrit Nodot), Clérambault et Fréron (devenu en 1745 Grand Orateur de la Grande Loge) est en tout cas certaine. Celle de Marais (Roland-Pierre, fils de Marin Marais) et Lemaire n'est aucunement établie.

On notera l'allusion au cordon bleu qu'on prostitue : l'introduction (récente à l'époque), comme support de l'épée, du baudrier bleu (du même bleu que celui du prestigieux Ordre du Saint-Esprit !) dans la maçonnerie française n'avait pas manqué de soulever des critiques. Y compris parmi les maçons eux-mêmes, dont certains se montraient rétifs aux tendances aristocratiques et chevaleresques, plus flatteuses pour l'égo, que Ramsay et l'écossisme allaient répandre largement. La Loge Coustos-Villeroy notamment, dans sa tenue du 12 mars 1737, s'était élevée contre les innovations pratiquées dans la Loge du Grand-Maître, comme de tenir l'épée à la main dans les réceptions, en spécifiant que l'ordre n'est pas un ordre de chevalerie, mais de société où tout homme de probité peut être admis sans porter l'épée, bien que plusieurs seigneurs et princes se fassent un plaisir d'en être (source : Pierre Chevallier, Les ducs sous l’acacia, ou les premiers pas de la franc-maçonnerie française 1725-1743, Libr. Vrin Paris 1964, p. 80).

Tablier et/ou baudrier

En anglais, gentleman veut dire personne bien élevée, de bonne compagnie. Les maçons anglais ne se recrutaient évidemment que parmi les gentlemen. En France, on a traduit - correctement - gentle par gentil et men par hommes, ce qui a donné gentilshommes. Mais un gentilhomme, en français, ne voulait pas dire la même chose qu’en anglais, cela signifiait de famille noble (comme l’anglais nobleman) : le dictionnaire de l’Académie donne pour définition noble de race.

Est-ce pour cela que tous les maçons sont devenus des bourgeois gentilshommes ? Cela semble en tout cas avoir poussé les maçons français, pour pouvoir se considérer tous comme gentilshommes, à pratiquer le nivellement par le haut en s’octroyant mutuellement une noblesse fictive : alors que, dans la vie sociale de l’Ancien Régime, le port de l’épée était réservé aux aristocrates, des maçons français du XVIIIe siècle ont convenu, pour mieux marquer l’égalité qu’ils prônaient, que tous les maçons, quelle que soit leur origine sociale, pourraient porter l’épée en Loge (c’est l’origine de notre baudrier, décor inconnu de la maçonnerie anglaise ; la rosette qui le décore de nos jours symbolise l'attache de l'épée).

Comme l’écrit - un peu pompeusement - Ligou dans son Dictionnaire de la Franc-maçonnerie (PUF), ce cordon bleu (ensuite bordé de rouge au REAA), autrefois apanage des nobles, est dès lors devenu celui des Maîtres Maçons, nobles par le cœur et l’esprit.

Il faut dire que réciproquement tous portent le tablier, symbole du travail manuel qui est à l'époque interdit à l’aristocratie.

On peut donc dire que tout maçon, qu’il soit aristocrate ou roturier, est en Loge à la fois un gentilhomme portant l’épée et un travailleur portant le tablier, choses parfaitement incompatibles au XVIIIe.

*

De ces deux décors, il semble évident que le principal est le tablier, symbole de travail universellement porté : le port simultané des deux, quelle que soit la valeur symbolique qu'on peut y attacher, n'est qu'un ajout d'origine française.

Au XXe siècle, dans certaines Loges françaises et belges peu soucieuses de réflexion symbolique, le port du tablier avait été abandonné au profit du seul baudrier. La plupart en sont à présent revenues à des usages plus classiques.

BREVET DE LA CALOTTE,

Accordé en faveur de tous les zélés Francs-Maçons.

Extrait des Registres de la Calotte.

De par le Dieu de la satire,
Maître du calotin empire,
A nos féaux et bien amés
Les gens par nos rats animés ,
Poètes, chanteurs, organistes,
Maîtres de danse, symphonistes,
Astrologues, opérateurs,
Amoureux, damoiseaux, joueurs,
Médecins, pédans, machinistes,
Courtisans, badauts, nouvellistes,
Plaideurs, mathématiciens,
Philosophes, comédiens,
Peintres, architectes, chimistes,
Maîtres d'armes et duellistes ;
Bref, à tous les cerveaux timbrés
Qui sont chez nous enregistrés ,
Salut d'amour et de liesse.

Ayant appris que l'allégresse
S'affaiblissait, de jour en jour,
Dans notre turlupine cour,
Qui menace de décadence,
Et cela, par le long silence
De tous nos écrivains quinteux,
Par l'oubli des brevets heureux,
Nous voulons joindre à notre empire
Nouveaux sujets, dont le délire
Ne peut qu'illustrer notre Corps,
Et mieux animer ses ressorts :
Nous aggrégeons la gent maçonne,
Sans faire injustice à personne,
Dans ce brevet ne comprenant
Que ceux dont l'amour trop ardent
Pour cette aimable Confrérie
Est poussé jusqu'à la folie,
Et qui, pénétrés de regret
De voir au diable leur secret,
Ne sachant pas à qui s'en prendre,
Sont tous les jours prêts à se pendre ;
Que ceux, pour tout dire en un mot,
Qui méritent comme Nodot,
Clérambault, Marais et Lemaire
,
La qualité de très-bon Frère,
Ainsi que Greff de l'Opéra,
Dupont, Langlade et cetera ;
Et nous joignons à cette liste
Ce vénérable apologiste
(1),
Qui, par les gazettes, promet
De nous donner, sans flatterie,
Un éloge juste et parfait
De la Franche-Maçonnerie,
Avec le recueil des chansons
Qu'en Loge chantent les Maçons.

Voulons que leurs sacrés mystères
Soient tracés, en gros caractères,
Au greffe dé nos contrôleurs,
Par un de leurs Frères tuileurs ;
Que dans la chambre d'assemblée,
Pende une houppe dentelée,
Autour du juge jovial
Qui, pour nous, tient le tribunal ;
Que dans cette chambre plaisante,
Brille l'étoile flamboyante,
Entre les deux piliers qu'Hiram
Fit par l'ordre d'Àdhoniram ;
Qu'au-dessous de ce nouvel astre,
Ignoré de feu Zaroastre,
Cet astrologue sans pareil,
Brillent la lune et le soleil ;
Qu'on joigne à ce dessein comique
Le charmant pavé mosaïque,
Les sept mystérieux degrés
Par les Maçons si vénérés,
Sans oublier les trois croisées
De même aussi solennisées ;
Et que parmi ce merveilleux,
Digne de tous nos cerveaux creux,
On voie aplomb, compas, équerres,
Niveaux, marteaux, planches et pierres.

Ordonnons à notre greffier
D'écrire sur notre papier,
Et le papier de la canaille,
C'est-à-dire sur la muraille,
Tous ces mots : Jéhova, Jakin,
Booz, Makbenak, Tubalkain
.

D'Adhoniram la grave histoire
Se verra dans la chambre noire,
Avec l'escalier en vis fait,
Qu'on monte par trois, cinq et sept ;
Et dans ces lieux, aussi, doit être
La lugubre Loge de Maître :
Nos mélancoliques sujets
En seront tous très-satisfaits.
Un cercueil entouré de larmes ,
Sans doute, aura pour eux des charmes,
Et la mort qu'ils verront en bas,
Entre l'équerre et le compas,
Changera leur sombre tristesse
En une parfaite allégresse.
Là, maints docteurs en tabliers,
Ainsi qu'utiles ouvriers,
Au col une équerre pendue,
Le cordon bleu, qu'on prostitue,
Tout leur paraîtra merveilleux,
Réjouissant, miraculeux,
Et même ils trouveront risible
L'office de Frère terrible.

Pour rendre encor plus glorieux
Les Maçons superstitieux,
Faisons, par grace et courtoisie,
Sans exciter de jalousie,
Ce bon banquier, leur général,
(2)
De nos Loges grand-Maréchal ;
Ce professeur en médecine,
(3)
Qui d'Esope a toute la mine,
De notre troupe l'inspecteur,
Et Fréron le Grand-Orateur.
Enfin, pour montrer notre zèle
Aux chevaliers de la Truelle,
Voulons que tout bon Franc-Maçon
Soit reçu, chez nous, sans façon ;
Qu'il ait rang dans nos assemblées
Comme nos cervelles fêlées ;
Qu'entr'eux et nous tout soit commun
Et que les deux n'en fassent qu'un.
Que les Maçons portant calotte ,
La portent triple, et la marotte ;
Que sur les sacrés tabliers
Des vénérables officiers
Soient appliqués rats et sonnettes,
Et toutes sortes de sornettes.

Vu l'honneur que nous recevons
En nous unissant aux Maçons,
Ayant plus d'un bon témoignage
Que les rats, illustre apanage
De nos fous immatriculés,
Sont, dans leur chef, tous assemblés,
En leur accordant nos suffrages,
Donnons à chacun d'eux, pour gages,
La somme de deux mille francs,
A prendre, une fois tous les ans,
Sur les débris du fameux temple
D'un roi qui, jeune, fut l'exemple
Et de sagesse et de grandeur ;
Mais qui, des humains précepteur,
Las du triste métier de sage ,
Sur ses vieux jours nous fit hommage.
Donnons de plus (car en ami
Il ne faut rien faire a demi)
A ces nouveaux pensionnaires,
Du bon sens nobles adversaires,
L'ustensile et le logement,
L'un et l'autre commodément,
Dans cette sainte Moinerie
(4)
Mouret a fini sa vie
Avec gens perclus du cerveau,
Où l'on attend le Sieur Rameau.

Fait dans notre chambre ratière,
Après avoir vu la lumière,
Grâces à fines précautions,
L'an des illuminations,
Où l'on eut besoin d'ellébore.

Signé Momus, et plus bas, Baure.

(1) On peut supposer qu'est ici visé le docteur Procope, auteur d'une célèbre Apologie des Francs-maçons effectivement publiée dans le recueil de Naudot. (retour)

(2) il s'agit du banquier Baur (membre de la Loge Coustos-Villeroy dès 1737, qui fut effectivement de 1744 à 1761 le substitut du Grand Maître, le comte de Clermont), dont le nom est également repris à titre de signature ironique. (retour)

(3) S'agit-il ici encore de Procope, que Rousseau, au livre VIII des Confessions, appelle petit Esope à bonnes fortunes ? Nous n'avons cependant pas d'indication qu'il ait exercé des fonctions dans la Grande Loge (retour)

(4) L'auteur précise ici en note de bas de page : Charenton. Le chanteur et compositeur Jean-Joseph Mouret (1682-1738), atteint de folie, finit en effet ses jours dans un hospice religieux à Charenton. Il avait été directeur du Concert Spirituel, mais son éventuelle appartenance maçonnique, qui n'est mentionnée nulle part à notre connaissance, nous semble d'autant moins probable qu'à ce moment la maçonnerie était encore pratiquement inexistante à Paris.

Dans La Tragédie en Musique (1673-1750) considérée comme genre littéraire (Droz, Genève, 1972), Cuthbert Girdlestone trouve clair que c'est comme "perclus du cerveau" et non comme maçon que Rameau se voit assignée cette résidence de marque. (retour)

Retour au sommaire des chansons antimaçonniques :

Retour au sommaire du Chansonnier :