MIDI - MINUIT

Cantique de l'Etoile Flamboyante

 

Louis, Théodore, Henri, baron de Tschoudy (1727-1769), fut un maçon très actif (en 1750 il était Vénérable d'une Loge de Metz), un grand voyageur (il vécut, sous le nom de Chevalier de Lussy, en Italie et aux Pays-Bas, et ensuite à Saint-Petersbourg), et un écrivain maçonnique : dès 1752 il publiait en Italie des attaques contre les condamnations pontificales (Etrenne au pape, ou Les Francs-maçons vengés, consultable à la BNF), et en 1766 à Paris son oeuvre maîtresse, l'Etoile Flamboyante. Sous le nom de Lussy, il a également publié en 1752 à La Haye un Recueil de nouvelles chansons sur la maçonnerie dédié à Monsieur le Baron de W. […] Grand Maître de toutes les loges des sept provinces unies intitulé La Muse maçonne (le Baron de W... est Van Wassenaer).

L'Etoile Flamboyante eut un énorme succès, et connut même un traduction en allemand.

Le Tome I et le Tome II de l'Etoile Flamboyante sont téléchargeables sur le site de la BNF.

Nous avons trouvé ce cantique dans le Tome 2 de l'Etoile Flamboyante (1766), où il est inséré dans un Discours pour une loge de table, prononcé par le F. T., à la Saint Jean d'hiver 1764, et précédé du texte suivant :

Un peu de trêve au sérieux de la morale y ramène avec plus de plaisir : celui que l'ordre permet, & qui d'ordinaire succède à nos travaux, m'autorise à prendre pour texte du discours que le vénérable maître m'ordonne de faire à ce banquet, un cantique qui me paraît exprimer assez bien le genre de nos amusements, & dont la nouveauté pourra vous plaire. L'indulgence est la vertu favorite des Maçons, & le talent d'un frère, quelque faible qu'il soit, a des droits sûrs à cet égard.

Tschoudy ne donne malheureusement aucune indication sur l'air utilisé.

 cantique 

Par nos chants, célébrons, mes Freres,
L'aménité de nos mystères,
Il est midi.   bis
Si le profane nous écoute,
D'abord pour le mettre en déroute,
Qu'il soit minuit,           
Qu'il soit minuit,  
refrein.

Lorsque pour les travaux du temple,
Un coup de maillet nous rassemble,
Il est midi :
Un seul mot chez nous en usage,
Indique la fin de l'ouvrage :
Il est minuit,
Il est minuit.

Notre origine est respectable,
Ne la chargeons d'aucune fable,
C'est une nuit ;
La raison murmure et s'afflige,
Lorsqu'on masque, par le prestige,
Le jour qui luit,
Le jour qui luit.

            

  La vertu n'est point un problème,
N'y jetons par aucun emblème
La moindre nuit :
Tout homme a droit de la connoître.
Le Maçon seul la fait paroitre
En plein midi,
En plein midi.

Servir son roi, chérir son frère,
Profanes, sans ce caractère,
Il est minuit :
Joignez-y pour l'Etre suprême,
Le culte d'un coeur qui l'aime,
Il est midi,
Il est midi.

Amitié, charme de la vie,
Ailleurs serois-tu mieux servie
Qu'en ce réduit ?
Des titres la froide chimere
Ici le cede au nom de frere,
Qui nous unit,
Qui nous unit.

Secourons-les, ce terme est vaste,
Mais pour le bien faire & sans faste,
Qu'il soit minuit : 

      

Un bienfait pur veut du silence,
Le cri de la reconnoissance,
Sonne midi,
Sonne midi.

Entre nous si quelqu'un fait brèche,
Aux bonnes moeurs, qu'on se dépêche
De faire nuit :
Toujours à la vertu sublime,
Aux traits qui sont dignes d'estime,
Qu'il soit midi,
Qu'il soit midi.

Beau sexe qu'une loi sévere,
Ecarte de ce sanctuaire,
Il est minuit :
Le temps viendra pour votre éloge,
A notre coeur, c'est votre horloge,
Il est midi,
Il est midi.

 Amour, ton flambeau se renverse,
Dans la liqueur que Bacchus verse
En plein midi :
Bientôt par les soins de Morphée,
Ta gloire sera décidée,
Mais à minuit,
Mais à minuit.

      

Seconde-moi, charmante troupe,
Et ne quittons plus notre coupe,
Jusqu'à minuit.
Des noeuds d'un tissu agréable,
Doivent se resserrer à table,
Il est midi,
Il est midi. 

Après cet intermède musical, l'orateur reprend sa harangue, où il le commente ainsi avant de le paraphraser en détail:

... en vous rappelant la chanson dont votre gaieté décente a avec complaisance répété les refrains, je n'ai pas prétendu par ce médiocre essai lyrique vous donner une idée juste des charmes de la poésie, ni de l'habileté de l'auteur ; mais affectés, comme vous l'êtes peut-être, de l'adresse avec laquelle il a su, sous l'écorce & la frivole enveloppe du badinage, réunir en un seul point, malgré quelques négligences de style, le tableau exact de nos devoirs, j'ai cru pouvoir m'étayer des images qu'il présente, pour retracer nos obligations avec le ton de l'amusement, que la paraphrase légère de chaque couplet n'altérera pas, suivant toute apparence ...

Ce texte a été repris, sous le titre Aménité de l'Ordre, aux pp. 535 à 540 (qui sont les dernières du recueil) du chansonnier de Holtrop (Amsterdam 1806) Gezangboek voor Vrijmetselaaren (Chansonnier pour francs-maçons). Ici non plus, il n'y a pas d'indication d'air.

On le retrouve (mais sans mention d'auteur, ni plus d'indication d'air) dans un chansonnier imprimé au Mans en 1865 (pp. 35-8). Ici, on trouve même en épigraphe la phrase de Tschoudy, L'indulgence est la vertu favorite des Maçons, et le talent d'un frère, quelque faible qu'il soit a des droits sûrs à cet égard. Par ailleurs, le vers Servir son roi, chérir son frère y devient - sans respect pour la métrique - Servir son pays, chérir son frère. Remplacer, comme il aurait été logique sous le second Empire, son roi par l'empereur plutôt que par son pays a-t-il été jugé inopportun ?

 

TSCHOUDY

Tschoudy est mentionné comme suit par Bésuchet (p. 275) :

TSCHOUDY (le baron Théodore-Henri de), généralement nommé Tschudy, conseiller au parlement de Metz, fils d'un conseiller chevalier d'honneur au même parlement, naquit en 1720, d'une famille originaire du canton de Glaris, en Suisse, mais établie en France au commencement du seizième siècle. Le baron de Tschoudy, comme membre de cour souveraine (il était conseiller à ce parlement), fut obligé de solliciter du roi la permission de voyager. L'ayant obtenue il se rendit, sous le nom de chevalier de Lussy, en Italie, où il éprouva d'assez vives persécutions pour avoir publié sous le titre du Vatican vengé (la Haye, 1752, in-8°), une apologie des francs-maçons contre la bulle de Benoit XIV. Sa passion pour les voyages le conduisit en Russie, où, bientôt dénué de toutes ressources pécuniaires, il fut obligé de s'engager dans la troupe de comédiens entretenus par l'impératrice Élisabeth. Le favori de cette princesse, Ivan Schouvalow, charmé peut-être moins du talent de l'auteur improvisé que de la facilité qu'il avait de parler plusieurs langues, lui fit obtenir la place de secrétaire de l'académie de Moscou, et se l'attacha en qualité de secrétaire particulier, sous le nom de comte de Putelange.

Le secrétaire de l'académie et du comte de Schouvalow publia, en 1755, le journal ou recueil français le Caméléon littéraire, dont il parut douze numéros. L'impératrice Elisabeth, charmée de l'esprit, des manières distinguées et de la jeunesse du baron de Tschoudy, chevalier de Lussy ou comte de Putelange, le nomma gouverneur de ses pages.

Cette faveur toute particulière attira au nouveau protégé de l'impératrice des ennemis puissants. Favori à son tour, et sujet d'un prince étranger, il fut obligé de quitter la Russie, et, de retour en France, il apprit que ses persécuteurs y avaient de l'influence. Arrivé à Paris il fut mis à la Bastille par ordre du gouvernement. Sa mère implora la protection d'Elisabeth et celle du grand duc (depuis l'empereur Pierre III).

Bien que ce prince n'aimât pas le baron de Tschoudy, il ne put résister aux instances de l'impératrice Elisabeth, et il écrivit à madame de Tschoudy, mère du captif, que ce fils chéri (ce sont les propres expressions du grand duc) lui serait bientôt rendu.

Libre, le baron de Tschoudy retourna à Metz, où il ne parut s'occuper que de la franc-maçonnerie. Il revient à Paris, en 1766, dans l'intention d'y réformer les hauts grades et d'y introduire des grades nouveaux. Sous ce rapport il a fait beaucoup de mal à la simplicité et à l'unité du système maçonnique. Partisan de la doctrine de Ramsay, il fait remonter l'origine de l'ordre à Godefroy de Bouillon, c'est-à-dire à l'époque des croisades, opinion que l'abbé Robin a aussi partagée.

Cette année même il publia l'Étoile flamboyante, ou la Société des francs-maçons considérée sous tous les aspects, Francfort et Paris, 2 vol. in-12, 1766, souvent réimprimé format in-18, en société avec Bardou-Duhamel, fils de l'auteur du Traité de la manière de lire les auteurs avec utilité. La même année encore il s'attacha au Conseil des Chevaliers d'Orient, fraction du Conseil des empereurs d'Orient et d'Occident, souverains princes maçons, dont un tailleur d'habits, le frère Pirlet, s'était séparé pour créer le nouveau conseil. Le baron de Tschoudy profita habilement de l'inexplicable hardiesse du schismatique Pirlet, pour mettre à exécution son plan de réforme et sa création de quelques grades de haute maçonnerie.

Peu avant sa mort, arrivée en 1769, il légua au Conseil des chevaliers d'Orient, ses manuscrits, entre autres celui du grade écossais de Saint-André, qui entre dans la nomenclature des trente-trois grades du rite écossais ancien et accepté, sous la condition de ne pas le faire imprimer. Le conseil ne tint aucun compte de la volonté du baron de Tschoudy, et rendit ce grade public (1780, in-8°).

L'Étoile flamboyante, que l'on peut regarder comme le propre ouvrage de son célèbre auteur dans ce qu'il y a de plus remarquable, offre une lecture intéressante : il y discute avec finesse, et plus souvent avec causticité les opinions de ses prédécesseurs sur l'origine de notre institution ; mais il manque le but dont il a écarté ses rivaux en adoptant l'opinion toute systématique de Ramsay. On lira donc avec fruit l'ouvrage du baron de Tschoudy, si l'on s'arrête à propos dans l'adoption des opinions de l'un de nos frères les plus distingués. Le baron de Tschoudy mourut le 28 mai 1769. On lui attribue quelques romans, entre autres celui de Thérèse philosophe.

Léo Taxil donne ce texte (avec quelques légères différences) dans ses Révélations complètes sur la Franc-Maçonnerie, au volume Le culte du Grand Architecte (pp. 119-121).

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