Saint-Jean d'Hiver 1809 au Centre des Amis

Qu'il ait été un jour initié (ce que rien ne permet d'établir, mais nous n'entrerons pas dans ce débat qui n'est pas notre objet) ou non, Napoléon a trouvé bon, plutôt que de l'interdire (ce qui aurait pu en faire une société secrète d'opposition) ou de l'autoriser officiellement (ce qui lui aurait donné une trop grande liberté), de tolérer la maçonnerie pour garder sur elle un contrôle lui permettant d'en faire un outil de son pouvoir.

 

Bègue-Clavel, Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes, p. 287 

Pour faciliter ce contrôle, l'idée initiale - conforme à l'esprit de centralisation napoléonien - était de le concentrer sur une organisation unique. D'où l'imposition en 1804 d'un concordat entre le Grand Orient et la Grande Loge Générale Ecossaise tout récemment créée. Mais, après avoir fait mine de s'incliner, les autorités écossaises se débattirent avec une telle énergie qu'il fallut bien leur rendre leur liberté. Puisqu'on ne pouvait pas empêcher la pluralité des organisations, mieux valait s'y résigner, mais une seule personne, Cambacérès, concentrerait dans ses mains le contrôle de toutes. Finalement d'ailleurs, le contrôle n'était-il pas plus facile sur plusieurs organisations se jalousant férocement, et se surveillant mutuellement, que sur une seule ?

 

... comment expliquer que l'Empereur ait laissé se produire le divorce des deux rites, alors que le texte du Concordat avait été soumis à son examen par Kellermann avant sa signature ainsi que le prouve le procès-verbal du Consistoire ? Est-il exact aussi, comme l'écrit l'historien maçon anglais Findel, que ce fut à l'instigation de l'Empereur que le Grand-Orient a créé le Grand-Directoire des Rites, cause directe de la rupture ?

La seule explication qui paraît satisfaisante, c'est que la division de la Maçonnerie en deux rites était un affaiblissement qui ne fut pas vu de façon défavorable par Napoléon, et comme le même personnage, l'archichancelier Cambacérès, présidait à toutes les obédiences, l'unité assurée par un homme tout dévoué à l'Empereur parut préférable à l'unité réalisée par le moyen d'une seule obédience obligatoire.

Pierre Chevallier, Histoire de la Franc-maçonnerie française (Fayard, 1974), Tome 2 p. 43

La règle du jeu voulait donc, pour qu'une organisation maçonnique ait le droit à l'existence, qu'elle demande poliment à Cambacérès de bien vouloir la présider et, une fois qu'il aurait accepté, de le couvrir d'honneurs, de médailles et de flatteries à l'occasion de fêtes prestigieuses, tout en exprimant, dans des termes superlativement emphatiques, le total dévouement à l'Empereur de l'Obédience et de tous ses membres et en formant le voeu que Cambacérès s'en fasse auprès de Lui l'interprète. Scénario d'ailleurs répété par la suite à de multiples occasions ...

 

... celui qui venait d'être leur [les Français] dominateur connaissait l'esprit de cette institution [la maçonnerie], et se doutant bien qu'elle n'approuvait pas ce qu'il faisait, il résolut non pas de la détruire, mais de la corrompre et de la défigurer. Il la fit embrasser par son monde, par ses officiers, par ses magistrats, par sa cour et par son armée. Son archichancelier même, dont il avait fait un prince, en fut nommé le Grand Maître. Alors l'austère Maçonnerie perdit son caractère : elle ne fut plus qu'un rendez-vous de plaisirs, que fêtes, festins, occasions de flatterie et de servitude.

Nicolas Des Etangs (cité par Pierre Chevallier, op. cit. p. 30)

C'est ce que comprit, entre autres, Willermoz, qui convainquit tous les membres de l'Ordre Intérieur de signer, selon les mots de Pierre Chevallier, 

un acte exprimant leur désir de voir élever à la dignité de Grand Maître National Frater Eques Johannes Jacobus Regis a Legibus, le Frère Chevalier Jean-Jacques Régis des Lois, cette dernière partie de l'appellation convenant tout à fait au jurisconsulte qu'était l'archichancelier.

Il en fut bien ainsi et, pour la Saint-Jean d'hiver 5809, le 15 janvier 1810, la Loge parisienne du Centre des Amis se trouva honorée de la présence de Cambacérès, qu'elle alla chercher en cortège à son palais.

 

Notre source pour ces pages est le n° spécial de la revue Epistolae Opera de la GLTSO paru en avril 1989 et portant le n° 10, qui est consacré au bicentenaire du Centre des Amis.

Il reproduit presque intégralement le Tracé de ladite Tenue. 

Comme l'indiquent les extraits reproduits plus bas des discours qui l'accueillirent, la règle du jeu définie ci-dessus fut scrupuleusemment respectée ...

La suite des discours était aussi en bonne part consacrée à vanter les mérites du RER tout en assurant de l'attachement de celui-ci au Grand Orient et en dissipant tout soupçon de schisme.

Le Tracé continue par le compte-rendu du Banquet et des Santés et contient les textes de trois des cantiques qui y ont été chantés.

A gauche, discours du Frère Monvel, Orateur Adjoint ; à droite, début de celui du Vénérable d'Aigrefeuille, qui poursuit par une proclamation de l'attachement exclusif que notre Rit porte à l'invincible Empereur qui nous gouverne avec tant de gloire.

Les cantiques repris au Tracé sont les suivants :

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