Installation du Grand Maître Defacqz

 

Brouillé politiquement avec Verhaegen (qu'il a traité d'exalté), mécontent, dans le conflit avec les évêques, de n'avoir pu faire prévaloir son propre modérantisme auprès d'aucun des deux camps, critiqué de plus en plus vivement dans les Loges pour sa volonté de donner des gages au parti adverse, le baron de Stassart avait en 1841 résilié ses fonctions (pourtant à vie) de Grand Maître du Grand Orient de Belgique.

En 1842, c'est Defacqz qui fut élu (à l'unanimité) pour lui succéder, Verhaegen gardant sa position de représentant.

Pour leur cérémonie d'installation, Defrenne ne pouvait évidemment manquer de se fendre de quelques couplets, qui ont été imprimés. Il en demanda la musique à Raoux

Le texte nous semble traduire une certaine acrimonie vis-à-vis de Stassart - qui en maçonnerie voulait être pour Léopold Ier ce que Cambacérès avait été pour Napoléon - car c'est bien lui qui semble visé en tant que complaisant des cours et qui se trouve heureusement remplacé par un plébéien : le fait de choisir un Grand Maître qui ne soit pas un aristocrate bien en cour est effectivement une grande première, et la possibilité de le faire est évidemment un résultat de la consécration de la liberté d'association (elle est reconnue par la Constitution que la Belgique s'est donnée une fois devenue indépendante), qui met pour la première fois la maçonnerie à l'abri de l'arbitraire du pouvoir.


      
COUPLETS.

 

1.

Une pénible et longue expérience,
Dans l'art royal, favori des Maçons,
Me décida dans mainte circonstance,
A leur donner de prudentes leçons.
Je leur disais : " Que l'Ordre Maçonnique
" N'élise plus de complaisants des cours,
" Pour président, eux dont la politique,
" Au gré des vents, se dirige toujours. "

2.

Cette leçon me parut salutaire,
Pour acquérir d'intrépides soutiens ;
Aussi vient-on, pour premier dignitaire,
D'élire un chef, parmi nos plébéiens ;
Lui s'est choisi, pour qu'il le représente,
Le défenseur reconnu de nos droits ;
Ainsi Defacqz a comblé notre attente,
Applaudissons frères, par trois fois trois.

3.

Fut-il jamais de plus beau caractère ?
On tenterait en vain de le trouver ;
D'ami plus sûr, de plus vertueux frère ?
Dans le congrès, il a su le prouver.
Vaste savoir, et modeste courage,
Du vrai Maçon, le modèle parfait ;
En esquissant le portrait du vrai sage,
Je crois l'avoir signalé trait pour trait.

4.

Au dieu des cours, qu'un autre sacrifie,
Jamais Defacqz ne voudra l'ímiter ;
Et Verhaegen, en qui chacun se fie,.
Est un Maçon propre à tout affronter :
C'est vainement, que le clergé lui crie :
" Vote pour nous, qui sommes les plus forts, "
Incorruptible, ami de ia patrie,
Pour la sauver, il redouble d'efforts.

5.

Grâce à ces choix, nous nous sentons renaître ;
Dieu tout-puíssant, des Maçons révéré,
Veille sur nous, et sur notre grand maître;
Ouvre les yeux du vulgaire égaré !
Des partisans foug[u]eux du fanatisme,
Tu confondras les sinistres projets ;
Délivre nous enfin du despotisme
Des ennemis éternels du progrès.

6.

Co-députés, en ce jour mémorable,
De l'union resserrons les liens ;
Distingons-nous, l'instant est favorable,
Des opprimés montrons-nous les soutiens.
Que le fracas géminé de nos verres,
D'ay mousseux remplis jusques au bord,
Serve de gage aux deux élus nos frères,
Pour les aider, que nous sommes d'accord.

7.

Le vieux Maçon, auteur de la bluette,
Qu'il ose à peine, en tremblant vous offrír,
N'eut d'autre but que d'acquitter sa dette ;
N'allez donc pas l'attrister, l'en punir.
Il le sait bien, ce n'est plus à son âge,
Qu'on doit errer dans le Sacré Vallon ;
Ou qu'au parnasse en hasarde un voyage,
Malgré Pégase, en dépit d'Apollon.

Une figure de la maçonnerie belge : Defacqz

Né à Ath, d'abord avocat, Eugène Defacqz (1797-1871) fit ensuite une brillante carrière dans la magistrature, ce qui le conduisit aux fonctions de premier président de la Cour de cassation. Il avait été membre du Congrès national et, à ce titre, avait participé à l'élaboration de la Constitution de 1831. Il joua un rôle dans les débuts de l'Université de Bruxelles.

Anti-clérical affirmé, il fut en 1846 un des fondateurs du parti libéral avec Verhaegen. Mais, contrairement à lui, il était opposé à ce que l'action politique du parti se traduise dans l'activité des Loges.

Initié en 1820 à la Loge bruxelloise l'Espérance, il s'y distingua rapidement : deux mois plus tard, il composait un cantique ; un an plus tard, il en composait un autre et était déjà Secrétaire de la Loge !

C'est lui qui, en 1838, fonda, également à Bruxelles, les Amis du Progrès, qui lui ont rendu cet hommage en 1845. 

Il fut Grand Maître du Grand Orient de Belgique de 1842 à 1853

Il défendit, dans une lettre restée célèbre, la franc-maçonnerie contre les attaques dont elle avait fait l'objet de la part d'un ancien maçon, le ministre Jean-Baptiste Nothomb (cette lettre a été rendue consultable par la Bibliothèque Royale de Belgique ; on peut aussi lire Le maçon démasqué, ou réponse à M. Defacqz, Grand-maître des Francs-maçons Belges, conseiller à la Cour de Cassation, atteint de Jésuitophobie).

 

Cette installation a fait l'objet d'une médaille dont on voit ci-dessous des photos et un dessin, trouvé dans The medals of the masonic fraternity described and illustrated (1880) et qui permet, malgré ses approximations, de mieux discerner certains détails, tels que l'inscription Biblia sacra sur l'autel. Les autres inscriptions sont les suivantes :

EUGENE DE FACQZ GR. MAIT. DE L'ORDRE MAç. EN BELGIQUE

ELU A L'UNANIMITE 11 J. 5 M. INSTALLE 8 J. 6 M. 5842.

GR. OR. DE BELGIQUE.

Il est à noter que statutairement son élection devait être à vie ; mais il n'accepta qu'un mandat de trois ans, qui fut cependant renouvelé plusieurs fois.

Ci-dessous la description donnée (p. 82) par The medals of the masonic fraternity described and illustrated :

Obverse, Bust of Defacqz to left, wearing the collar of the Grand Master. Below the bust, in small letters, HART. F. Legend, EUGENE DE FACQZ GR.*. MAIT.*., on the left of the bust, and DE L'ORDRE MAç.*. EN BELGIQUE in two lines, curving to conform to the edge of the Medal, on the right. 
Reverse, An altar of three steps ; on its top a cushion on which is a " sword of Justice," its hilt to the right ; on the front side of the altar an open Bible, with the words BIBLIA SACRA in two lines ; on the lower step are the square, compasses and gavel interlaced. On the right, the club of Hercules leans against the altar, and beside it is a bust of Minerva and the mirror of Venus symbolizing strength, wisdom, and beauty ; on the left, an anchor leans against the altar, behind it a cross, and at its foot a pelican feeding its young, symbolizing hope, faith, and charity. Over the altar is a blazing star on which is G. From this star very delicate rays issue, covering nearly the whole field. Legend, éLU A L'UNANIMITé 11 j.*. 5 M.*. INSTALLé 8 J.*. 6 M.*. 5842 * The rosette or cinquefoil at the bottom, after the legend. Below the altar, GR.*. OR.*. DE BELGIQUE, in two lines. 

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