L'Acacia et l'Oranger

 

Le thème de l'union de l'acacia (en tant que symbole maçonnique) et de l'oranger (encore aujourd'hui symbole des Pays-Bas), déjà entrevu en 1818 dans le Cantique du Frère Plasschaert, sera, en gage de fidélité des maçons belges (c'est-à-dire des Pays-Bas méridionaux) à la couronne de Hollande (à laquelle la future Belgique avait été réunie en 1815), développé par la suite dans deux chansons de ce titre, reprises sur ce site : l'une en 1825 et celle-ci, qui fut chantée à la fête du solstice d'hiver de la Loge bruxelloise L'Espérance, le 27 février 1821, en présence du Grand Maître Frédéric et sous la présidence de son frère le Prince d'Orange qui, initié dans cette Loge en 1817, en était le Vénérable en titre.

Notre source pour cette page est le Tome V (années 1821-24) des Annales chronologiques, littéraires et historiques de la maçonnerie des Pays-Bas à dater du 1er janvier 1814 par Auguste de Wargny (accessible via la digithèque des bibliothèques de l’Université Libre de Bruxelles), pp. 27 à 29.

L'auteur-interprète, Eugène Defacqz (1797-1871) - déjà secrétaire de la Loge alors qu'il n'avait été initié qu'en 1820 - allait devenir en 1841 Grand Maître du Grand Orient de Belgique.

      

1. 

Arbre sacré de nos mystères, 
Acacia, cher aux Maç :., 
Fleuris en paix dans nos parterres 
Sans redouter les aquilons : 
Du Nord en vain le vent funeste
Parmi nous voudrait t'outrager, 
Son souffle affreux jamais n'infeste, 
Les lieux qu'ombrage l'Oranger.

2.

En vain l'ignorance égarée 
Par un fanatisme inhumain, 
Ose de la hache abhorrée 
Contre sa tige armer sa main ; 
Il est contre sa rage inique 
Un abri pour te protéger, 
Fleuris dans l'heureuse Belgique, 
Crois à l'ombre de l'Oranger. 

3. 

O vous, dont l'injuste anathème, 
D'un arrêt de mort a frappé 
Cet arbre, l'innocent emblème 
D'un art, de paix seul occupé! 
Qu'un noble exemple vous rassure 
Contre l'effroi d'un vain danger, 
Voyez, chez nous, si sa culture 
Nuit à celle de l'Oranger.

4.

Fr :. Maç :., l'arbre tutélaire, 
Qui prête à ce temple sacré 
L'abri de son toit salutaire, 
Vous offre un asile assuré ; 

                          

Et quand vous craindrez les tempêtes, 
Près de lui courez vous ranger, 
L'orage épargnera vos têtes 
Sous les rameaux de l'Oranger.

5.

Du belge espérance chérie, 
Arbre charmant, jusques aux cieux 
Élève ta tête fleurie 
Et sois la gloire de ces lieux : 
Dans ta précieuse abondance, 
Fais voir au jaloux étranger, 
Que la paix et l'indépendance 
Sont les doux fruits de l'Oranger.

Par le Frère De Facqz, secrétaire de la Loge 

chanté par l'auteur avec Accompagnement

Dans son article intitulé La loge russe de Maubeuge (1817-1818), parue dans le très riche n° 24, intitulé La franc-maçonnerie et la culture russe, de la revue Slavica Occitania, Jean Breuillard donne des clés qui permettent de décoder certaines allusions de ce texte.

Il fait tout d'abord remarquer qu'au début du XIXe le mot Nord (couplet 1, vers 5) désigne sans ambiguïté la Russie (on ne voit d'ailleurs pas quelle autre signification serait envisageable dans le contexte).

La dénonciation du vent funeste soufflant sur ladite région pour outrager l'acacia peut donc à ses yeux être identifiée à un commentaire de l'oukase du 1er août 1822 par lequel le tsar Alexandre Ier bannissait la maçonnerie, d'une manière particulièrement répressive (que Breuillard compare non sans raison aux lois de Vichy).

Voici comment Wargny lui-même présente cet oukase, aux pages 262-3 de son Tome V :


L'époque était effectivement celle d'un raidissement conservateur de la Sainte-Alliance, qui au Congrès de Vérone (du 24 octobre au 14 décembre 1822) allait décider d'intervenir en Espagne pour y rétablir l'absolutisme. Au cours de ce Congrès le comte de Haugwitz, ministre de Prusse, lui-même ancien maçon, avait fait une déclaration retentissante où il reprenait les thèses de Barruel assimilant la Révolution française à un complot maçonnique pour détruire le Trône et l'Autel.

L'ennemi public ?

Après la Révolution de 1789, la maçonnerie, considérée comme une courroie de transmission des idées nouvelles, avait été particulièrement mal vue en Europe, ce qui lui avait valu des interdictions dans différents pays.

Une méfiance analogue allait la viser après la victoire de la Sainte-Alliance sur Napoléon. A la p. 349 de son Tome 4, Wargnies annonce par exemple, à la date du 26 septembre 1820, que des mesures sévères sont prises contre les Loges et les Maçons de Prusse et d'Allemagne : clôture ou suspension d'un grand nombre d'Ateliers maçonniques ou supposés tels.

L'air du temps, dopé par l'activisme des carbonari, voulait dès lors que la maçonnerie soit soupçonnée des pires intentions contre l'Ordre établi

Mais il n'y avait pas de carbonarisme aux Pays-Bas, où les maçons exprimaient unanimement leur fidélité enthousiaste audit ordre établi, représenté par la monarchie, et s'en voyaient récompensés par la protection de celle-ci, scellant l'alliance de l'acacia et de l'oranger ; cela allait encore être rappelé en 1824.

Wargny, dans son discours en tant que Grand Orateur, ne s'écriait-il pas, lors de l'Assemblée du 24 mars 1822 de la Grande Loge d'administration méridionale des Pays-Bas (cfr Tome 5, pp. 211-2) :

... loin de causer de l'ombrage à un gouvernement éclairé et paternel, c'est sur les marches du trône que nous trouvons notre chef, notre protecteur, notre appréciateur ! Lorsque d'autres souverains éprouvent le malheur d'être forcés à ne voir en nous que des hommes mystérieux et dangereux, notre monarque sait qu'il trouverait au contraire, dans les Francs·Maçons de son pays, s'il était nécessaire, un point d'appui, plutôt qu'une résistance, et que des Maçons véritables et dignes de ce nom, sont toujours les sujets les plus fidèles ! Méritons toujours, mes Frères, cette honorable opinion, cette juste confiance ! Fuyons tous les points du contact et même de ressemblance avec ces sectes du Midi de l'Europe, justement proscrites qui ont parodié et dénaturé les formes et emblèmes Maçoniques pour s'emparer uniquement de ses moyens de secret et de mystère et qui, dirigées exclusivement vers un but Profane et politique, n'ont jamais songé au seul et véritable esprit de la Maçonnerie, qui profite de ce que l'homme a de meilleur sans vouloir jamais éveiller, exciter ou mettre en œuvre ce qu'on trouve quelquefois en lui de souillé et d'impur! Rappelons-nous, qu'à notre égard, le plus grand crime des Carbonari et autres associations secrètes semblables des états Méridionaux de l'Europe est d'avoir jeté le vernis du blâme et du doute sur la Franc-Maçonnerie, et si belle et si pure, en s'enveloppant quelquefois dans son manteau vénérable et sacré qu'ils ont prostitué sans pouvoir l'avilir ! Crime irrémissible à nos yeux puisqu'il fascine et trompe ceux du Profane incertain qui trop souvent ne juge que d'après des résultats trompeurs, des apparences fallacieuses, erronées ou coupables, et confond, dans ses anathèmes, le juste avec le pervers, la fidélité avec la révolte, les vertueux avec les criminels, les Francs-Maçons enfin avec leurs plus mortels ennemis !

Une question de date

Si vraisemblable qu'elle soit, l'interprétation donnée plus haut par Breuillard se heurte à un problème de datation : Wargny présente cet hymne comme ayant été exécuté le 27 février 1821, alors que l'oukase date d'août 1822.

Breuillard tourne ce problème en supposant que Wargny a délibérément antidaté l'œuvre. Mais nous ne voyons pas de raison (ni l'intérêt qu'il y aurait eu) pour que Wargny, habitué dans ses ouvrages à reproduire très scrupuleusement de nombreux comptes-rendus de cérémonies (et qui de plus, ayant été à l'époque Orateur de L'Espérance, avait accès aux sources de première main), ait agi ainsi ; pourrait cependant venir à l'appui de cette thèse, le fait qu'il soit bizarre que Defacqz, initié en 1820, soit déjà Secrétaire de la Loge en début 1821.

Peut-être plus simplement l'un ou l'autre fait, aujourd'hui oublié, avait-il déjà traduit l'hostilité naissante du pouvoir russe vis-à-vis de la maçonnerie et en quelque sorte servi de prolégomènes aux mesures officielles ?

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