La Léopoldienne maçonnique

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Charles Angelet, qui était maçon, avait composé en 1831 un hommage au nouveau roi des Belges intitulé La Léopoldienne.

Defrenne  - qui allait être bientôt un des artisans de la création du Grand Orient de Belgique - était à l’époque le Vénérable des Amis Philanthropes. Soucieux, sans doute avec l’arrière-pensée d’attirer sa protection sur les Loges, de faire bon accueil au nouveau Roi, Defrenne obtint l’accord d’Angelet pour greffer sur sa partition d’autres paroles de sa propre plume, celles d’une Léopoldienne maçonnique, qui fut chantée à la Fête solsticiale du 27 décembre 1831.

Un collectionneur averti nous a aimablement permis de disposer d'une copie de cette partition dans sa version profane, que nous reproduisons en bas de page.


  

Le texte ci-dessous est celui de cette Léopoldienne maçonnique, mais pour le premier couplet (dont, sans grande imagination, la moitié des rimes sont réutilisées), nous avons mis en vis-à-vis le texte de la Léopoldienne originale. On voit que, démentant ici le compliment de Lartigue, Defrenne ne se montre dans cette occurrence guère piquant ni spirituel.

Léopoldienne

1

O toi par qui le plus cruel orage,
Bientôt, de nous va s'éloigner,
Viens Léopold, recevoir notre hommage,
Et sur nos coeurs, en ces lieux viens régner.
Par tes bienfaits, par ta clémence,
Fais-nous sentir ton pouvoir et tes droits ;
Et que ce soit par la reconnaissance,
Que la Belgique obéisse à ta voix.

Léopoldienne maçonnique

1

Nous respirons ! la tourmente et l'orage
De notre sol vont s'éloigner ;
Et Léopold modèle du vrai sage,
Sur la Belgique est digne de régner.
Jurons-lui donc obéissance,
Il est élu pour défendre nos loix ;
Nous lui devons amour, reconnaissance,
Nous sommes fiers d'un aussi noble choix.

2

C'en était fait de notre indépendance,
Tout paraissait le présager ;
Quand Léopold secondé par la France,
En quatre jours écarta le danger.
Jurons-lui donc obéissance,
Il est élu pour défendre nos loix ;
Nous lui devons amour, reconnaissance,
Nous sommes fiers d'un aussi noble choix.

3

Dans le conseil nous voyons sa prudence,
Et son savoir se signaler ;
Dans les périls, grande fut sa vaillance ;
Au champ d'honneur nous l'avons vu voler.
Jurons-lui donc obéissance,
Il est élu pour défendre nos loix ;
Nous lui devons amour, reconnaissance,
Nous sommes fiers d'un aussi noble choix.

4

En apprenant qu'une aimable princesse,
A Léopold donne sa main,
Nous éprouvons des transports d'allégresse,
Et désirons qu'il l'épouse soudain.
Applaudissons à l'hyménée
D'où sortira la race de nos Rois ;
Trois fois heureux si sa mâle lignée
Maintient longtemps et son trône et nos droits !

5

Formons des voeux pour que notre patrie
Jouisse enfin du vrai bonheur ;
Des voeux encor, pour que son industrie
Dans Léopold retrouve un protecteur !
En exerçant la bienfaisance,
Et les vertus de ce Roi citoyen,
Nous concevons la flatteuse espérance
Que des Maçons il sera le soutien.

Le contexte historique 

Les Loges des Pays-Bas méridionaux avaient manifesté vis-à-vis du trône hollandais un intense loyalisme. L'autoritarisme de Guillaume, et ses maladresses, entraînèrent cependant un mécontentement croissant dans la population, qui aboutit à la Révolution de 1830 et à l'indépendance de la Belgique. La Belgique nouvellement indépendante résolut de se choisir un Roi et le choix du Congrès se porta, le 4 juin 1831, sur Léopold de Saxe-Cobourg Gotha, qui allait devenir Léopold Ier en prêtant serment le 21 juillet 1831 (le 21 juillet est devenu le jour de la Fête nationale belge).

Quelques jours plus tard, le 2 août, le Roi Guillaume de Hollande, revanchard, envahit la Belgique. Le roi fait appel à l'aide française (cfr. couplet 2), qui intervient à temps pour arrêter la déroute de l'armée belge et convaincre les Hollandais de se replier. Le nouvel état est sauvé, mais son prestige est amoindri et il se verra imposer par les grandes puissances, le 14 octobre, le funeste Traité des 24 articles (qui rétrocède aux Hollandais une partie du Limbourg et ce qui deviendra plus tard le Grand Duché de Luxembourg), auquel la Chambre se résigne en novembre. Ce n'est qu'à la suite d'un embargo naval décidé en 1832 et d'une nouvelle expédition militaire française pour assiéger la citadelle d'Anvers que la Hollande en appliquera les clauses qui la concernent.

Les liens entre la Belgique et la France en sortent renforcés, ce que concrétisera le mariage entre Léopold et Louise-Marie d'Orléans, fille du roi de France Louis-Philippe, l'aimable princesse mentionnée au 4e couplet.

C'est au milieu d'une crise de larmes que, à Compiègne, Louise-Marie épousa Léopold, le 9 août 1832 : pour raison d'Etat, elle devait abandonner sa famille et suivre, dans un pays qu'elle ne connaissait pas, un homme deux fois plus âgé qu'elle et connu pour sa vie sentimentale mouvementée. Cela ne l'empêcha pas de devenir une reine très aimée du peuple.

à gauche : Louise-Marie d'Orléans, reine des Belges Lithographie de H. Grévedon, 1844, d'après le portrait peint par F.X.Winterhalter (musée de la ville d'Eu). A droite : Louise-Marie, parmi le catalogue des visiteurs des Eaux de Spa

L'enthousiasme de circonstance manifesté par le texte du cantique ci-dessus, interprété le 27 décembre 1831 (soit moins de six mois après l'arrivée de Léopold Ier en Belgique), semble avant tout traduire l'espoir (cfr. couplet 5) d'attirer sur la Franc-maçonnerie les bonnes grâces et la protection du roi. Un tel enthousiasme était-il sincère, de façade, ou simplement intéressé ? La question ne se pose pas en ces termes : la maçonnerie se doit à l’époque - comme c’est resté le cas dans certains pays - d’afficher une allégeance absolue au pouvoir en place. Peu importe que celui-ci soit autrichien, napoléonien, orangiste ou néo-belge. N’y avait-il pas eu à Gand une Loge sous le titre distinctif de Saint-Napoléon du Nord et, à la Loge brugeoise de la Réunion des Amis du Nord, le 31 décembre 1820, le Frère Debeaune, Orateur, ne chantait-il pas les louanges de Guillaume d'Orange ?

Cet espoir sera effectivement réalisé quand en 1833 sera constitué, sous la protection spéciale du roi, le Grand Orient de Belgique. Mais une partie seulement des Loges participeront à cette constitution ; loges et maçons s'étaient en effet divisés quant à l'opportunité de conserver ou de rompre leurs attaches avec le Grand Orient des Pays-Bas. Dans un premier temps, le Grand Orient de Belgique sera boudé d'une part par les Loges liégeoises, qui lui reprochent sa mentalité centralisatrice trop bruxelloise (jusqu'à la Révolution française, Liège était restée une principauté épiscopale relevant du Saint-Empire mais très indépendante) et d'autre part par des Loges orangistes dont le leader était le Septentrion de Gand, bastion - jusqu'en 1883 - de la fidélité à Guillaume ; mais - et cela est moins connu - ce ne furent pas les seuls centres de résistance : c'est ainsi que les Frères Réunis à Tournai, opposés à l'idée de la protection spéciale, n'intégreront le Grand Orient qu'en 1836 (source : Visages de la Franc-maçonnerie à Tournai, éd. Memogrames, 2006). 

On remarquera que, curieusement, l'appartenance maçonnique (discutable : il aurait été initié à Berne en 1813) de Léopold Ier - appartenance qui sera par la suite, et notamment à sa mort, régulièrement évoquée par le Grand Orient de Belgique pour renforcer son grand attachement à sa personne ... et sans doute aussi son propre prestige - n'est même pas mentionnée dans ce cantique de 1831.

Toujours est-il que, dès sa fondation, le Grand Orient de Belgique pourra afficher la protection spéciale du roi en la publiant dans ses Statuts généraux et règlement de la franc-maçonnerie en Belgique :

La formule était d'ailleurs toujours utilisée en 1856 :

On lira avec intérêt, sur les questions évoquées ci-dessus, l'article d'Anaïs Maes Freemasonry as a Patriotic Society ? The 1830 Belgian Revolution.


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