L'union de 1799

Un grand schisme

Comme l'écrit Pierre Noël dans son article Le Rite Français :

Après la mort du comte de Clermont (16 juin 1771), cinquième Grand Maître de la Grande Loge de Paris, dite de France, un schisme divisa la franc-maçonnerie française.

Le Grand-Orient de France avait été fondé en 1773 par une assemblée de députés des loges de Paris et des provinces réunis en Grande Loge Nationale sous la direction énergique du duc de Montmorency-Luxembourg. Après l'adoption, le 26 juin de cette année-là, de nouveaux statuts qui prévoyaient, entre autres, l'amovibilité des maîtres de loge, le duc de Chartres, cousin du Roi, fut installé le 22 octobre. Mais la Grande Loge Nationale n'avait pu rallier à ses vues tous les maîtres de loges parisiens dont certains étaient, on peut les comprendre, très attachés à l'inamovibilité de leur fonction, privilège que voulait supprimer la jeune obédience. Les rebelles se constituèrent donc en Très Respectable Grande Loge de France, ou plutôt affirmèrent continuer la Grande Loge, laquelle souvent se qualifia de Grand-Orient de Clermont, voire seul grand et unique Grand-Orient de France. Le 10 septembre 1773, elle annonça la liste de ses Grands Officiers, ne reconnaissant pour Grand Maître que le défunt comte de Clermont et pour administrateur-général le duc de Montmorency-Luxembourg, lequel ne put que protester contre l'abus fait de son nom.

La grande réconciliation

Cette situation perdurait encore au moment où éclata la Révolution, après laquelle l'une comme l'autre des deux Obédiences se retrouva exsangue. Le Grand Vénérable Roëttiers de Montaleau fut alors la cheville ouvrière, non seulement de la résurrection du Grand-Orient, mais aussi de la réunion des deux grands corps maçonniques d'avant la révolution. Un concordat d'union (prévoyant l'abrogation définitive de l'inamovibilité des offices, moyennant la possibilité pour les Vénérables qui n'avaient pas encore renoncé de conserver pendant encore neuf années la direction de leur loge) fut signé par des commissaires des deux Obédiences (Roëttiers de Montaleau, Angebault, et Bernault pour le Grand Orient ; Darmancourt, Conard, Duvillard et Houssement pour la Grande Loge) le 21 mai 1799, puis sanctionné par le Grand-Orient le 23 mai et par la Grande Loge dans une assemblée extraordinaire le 9 juin.

Le texte du Concordat

Art. I. L'inamovibilité est abolie. 

Art. II. Les Vénérables actuellement inamovibles pourront continuer leurs fonctions pendant neuf ans consécutifs. 
La Loge aura la faculté, à l'expiration desdites neuf années, de les continuer dans la même dignité. Dans le cas où la Loge nommerait un nouveau Vénérable, l'ancien Vénérable jouira du titre d'honoraire fondateur ; il lui sera rendu les mêmes honneurs qu'au Vénérable titulaire.

Art. III. Les officiers ci-devant à la nomination du Vénérable seul, seront à l'avenir à la nomination des membres de la Loge, et par scrutin.

Art. IV. Les deux associations réunies à perpétuité tiendront leur séance dans le local situé rue du Vieux-Colombier.

Art. V. Leurs archives y seront réunies.

Art. VI. Toutes les Loges des deux associations correspondront au centre commun, dont l'adresse directe sera le Grand Netori ; le registre comprendra le nom des Loges, Vénérables et députés des deux associations avec lesquels la correspondance sera établie.

Art. VII. Les constitutions portant le caractère d'inamovibilité seront rapportées ; elles seront, ou reconstituées en relatant le présent traité d'union et la date primitive de la constitution, ou simplement visées au désir de l'article premier, qui éteint l'inamovibilité ; la reconstitution ou le visa sera au choix du Vénérable.
Les constitutions qui ne porteront point le caractère d'inamovibilité seront simplement visées : la Loge aura la faculté de se faire reconstituer.

Art. VIII. Les officiers, Vénérables et députés des deux associations jouiront des mêmes prérogatives. Les officiers composant le G. O., représentés par les Frères Darmancourt, Conard, Duvillard et Houssement, pourront être adjoints, jusqu'aux nouvelles nominations, aux places de secrétaire-général, hospitalier-général, architecte vérificateur, et aux orateurs, secrétaires, Maître des cérémonies, premier expert et experts des chambres.

Art. IX. En vertu de la présente union, tous les Maçons, porteurs de certificats émanés de chacune des associations, seront reçus dans les Loges respectives.

La fusion des deux Obédiences put alors être consommée, le 22 juin 1799, quand l'ancienne Grande Loge, dite le Grand Orient de Clermont sur le procès-verbal de la séance, se présenta tout entière dans le local où le Grand Orient était réuni. Coïncidence : cette journée du 4 messidor an VII, qui est celle du solstice (la 5e chanson évoque d'ailleurs la Saint-Jean) et donc traditionnellement de la Fête de l'Ordre, fut aussi celle du dépôt aux Archives de la République de l'étalon définitif du mètre en platine.

Cette Tenue solennelle, à laquelle 29 Loges étaient représentées, vit se succéder, dans l'allégresse générale, de nombreux discours et cantiques, qui ont été imprimés (à 600 exemplaires) chez Desveux.

Cet imprimé contient des procès-verbaux, les 9 articles du Concordat, la liste des officiers des deux G. O., les discours des Frères Darmancourt, Angebault, Pajot, Defondeviolle, ainsi que le Tableau des Officiers des Chambres du Grand Orient.

Le document comprend aussi 9 chansons, dont nous publions l'une ou l'autre sur ce site :

La cérémonie elle-même est décrite par ce document avec un lyrisme larmoyant :

Dans son Histoire du Grand Orient de France, Jouaust cite la Circulaire publiée par le Grand-Orient à l'occasion de cet heureux événement, en soulignant avec raison - et cela n'a rien perdu de son actualité depuis - qu'il faut voir là l'expression de principes que la Maçonnerie a trop souvent négligés depuis cette époque :

Depuis plus de trente ans, il existait à l'Orient de Paris deux Grands-Orients, qui, tous deux, créaient en France des Loges sous des titres distinctifs, et guidaient leurs travaux.

Ces deux Grands-Orients, prétendaient à la suprématie ; les Maçons de l'un n'étaient pas admis dans l'autre. L'entrée du Temple, au lieu d'être celle de la concorde, devenait celle de la discorde.

Les Frères invoquaient en vain les principes innés de la Maçonnerie, que tout Maçon est Maçon partout.

Le profane, reçu Maçon dans une Loge se disant régulière, était fort étonné, en se présentant au porche du Temple d'une autre Loge, d'être regardé comme Maçon irrégulier ; il ne lui était pas permis de participer aux travaux de cet Atelier.

Cette exclusion injuste ralentissait son zèle, et le portait même à abandonner notre art sublime.

La discorde, cette ennemie implacable, agitait ses serpents, secouait ses flambeaux sur nos têtes ...

Les serpents de la discorde n'allaient cependant pas tarder à relever la tête. 

Dans le Tome I de son Histoire de la Franc-maçonnerie française (Fayard, 1974), Pierre Chevallier conclut en effet :

Il semblait que plus rien ne s'opposerait désormais à l'empire exercé par le Grand-Orient sur la Maçonnerie française. L'unité retrouvée ne dura que l'espace du Consulat et elle fut définitivement rompue par la création du Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien et Accepté. Mais par une espèce de chiasme si en 1773 la bourgeoisie conservatrice de la Grande-Loge s’était rebellée contre la Révolution maçonnique démocratique voulue et réussie par l'aristocrate duc de Luxembourg, en 1804 l'esprit qui anime les créateurs du Suprême Conseil et les conduit à rompre avec le Grand-Orient est nettement aristocratique.

Les serpents de la discorde

Le dessin ci-contre, emprunté, avec l'aimable autorisation de SaT, à son blog L'équerre et le compas, illustre parfaitement le thème ci-dessus ...

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