On dit qu'Amour d'être Maçon

 

Cet Amour récipiendaire dut connaître un beau succès, puisqu'on le rencontre dans plusieurs chansonniers sous l'Empire. Nous l'avons relevé :

Nous avons également connaissance (cfr. Tome 51 du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France : Départements) de l'existence d'un manuscrit L'amour récipiendaire. Couplets chantés à la fête de l'ordre (Saint-Jean d'hyver) de la R.. L.. des Cœurs Unis de Paris le mercredi 27 janvier 1808.

On le retrouvera en 1830 (pp. 106-8) dans la Lyre des Francs-maçons et en 1835 (colonnes 77-8) dans le n° 1 de L'Univers maçonnique.

Une variante de ce texte (sans nom d'auteur, avec un autre air, et avec l'incipit, un peu différent, Le Dieu d'amour d'être Maçon), sans doute postérieure, figure sur une autre page de ce site.

Les pages suivantes du même recueil donnent une réponse à cette chanson.

Fourcy est un nom connu à Douai : il existe non loin de là, à Corbehem, un Manoir de Fourcy (aujourd'hui transformé en hôtel) et une rue Fourcy. Mais nous ignorons si notre Fourcy a quelque chose à voir avec Ambroise Fourcy (1778-1842), ancien officier supérieur d'artillerie et auteur en 1828 d'une Histoire de l'École polytechnique (Ecole dont il fut bibliothécaire de 1816 à sa mort).

L'air proposé, Prenons d'abord l'air bien méchant, est donné par la 3e édition de la Clé du Caveau sous le n° 472. Il provient de Adolphe et Clara ou Les deux prisonniers, Opéra-comique en un acte (1799), paroles de Marsollier, musique de Dalayrac. Il sera réutilisé par un des cantiques de Jouenne. Une chanson de 1809 mentionnera comme air l'Amour récipiendaire.

Le thème de l'Amour maçon est fréquemment utilisé à la fin du XVIIIe et au début du XIXe : voir par exemple le poème de Guichard ou des couplets pour la Candeur.
 

L'AMOUR RÉCIPIENDAIRE. 

 

AIR: Prenons d'abord l'air bien méchant 

 

On dit qu'Amour d'être Maçon 
Conçut un jour la fantaisie ; 
Il trouva sans peine un patron 
Au sein de la maçonnerie. 
Il arrive, on le fait entrer 
Dans un réduit des plus funèbres ;
Il fut prompt à se rassurer. 
L'Amour ne hait pas les ténèbres.

 

Apprenez-moi, dit-il, le nom 
De ce boudoir de Proserpine ?
- Cabinet de réflexion.
- Ah, ce mot affreux m'assassine.
Ne m'y laissez que peu d'instants, 
Ce lieu me paraît trop à craindre ;
Car, lorsqu'il réfléchit long-temps, 
L'Amour est bien près de s'éteindre.

Médite chaque inscription,
Crie une voix de basse-taille.
Il lit avec attention,
Et dit devant chaque muraille :
Je suis curieux, j'en conviens ;
Mais les rangs n'ont rien qui m'étonne ;
Et quant au courage, on sait bien
Qu'au plus poltron l'Amour en donne.

 

On le descend dans un caveau 
D'un aspect sombre et funéraire ;
On l'assied auprès d'un tombeau 
Qu'une lueur livide éclaire. 
Des ossements frappent d'abord 
Les yeux du pauvre, qui s'écrie :
Qu'a de commun avec la mort 
Celui dont émane la vie ?

 

Il faut faire son testament :
- Epargnez-m'en, dit-il, la peine ; 
Je ne laisse, hélas ! en mourant, 
Que d'un songe la trace vaine.

Je lègue aux beaux yeux mon flambeau 
Mon carquois, mes flèches cruelles ; 
Je lègue à l'hymen mon bandeau, 
Aux amants dédaignés mes ailes.

 

Dans le Temple il est parvenu, 
Avec les formes de coutume, 
Les yeux bandés et le corps nu,
Il n'a pas changé de costume : 
Mais il a l'air embarrassé, 
Son poste n'a rien qui lui plaise.
Entre deux Surveillants placé,
L'Amour ne pouvait être à l'aise.

 

Aux questions qu'on lui soumet,
Il répond avec assurance. 
Le Vénérable est satisfait, 
Le premier voyage commence. 
Un grave expert lui sert d'appui ; 
En souriant l'Amour s'écrie :
Frère, tu remplis aujourd’hui
L'antique emploi de la Folie.

Sur les sept péchés capitaux,
L'Amour dit, d'une voix discrète :
L'orgueil n'est pas de mes défauts,
J'unis le sceptre et la houlette.
La luxure, on la prend souvent
Pour moi, qui n'y ressemble guère ;
Mais tout coeur pur, sensible, aimant,
Doit savoir combien j'en diffère.

 

A mon ordre le paresseux 
Ne redoute plus la fatigue ;
L'emporté devient doucereux, 
Et l'avare devient prodigue. 
Si je suis gourmand quelquefois, 
C'est des caresses d'une amie ;
Jamais au plus puissant des rois 
L'Amour heureux ne porte envie. »

 

Il faut prêter en ce moment 
Une obligation sévère. 
Volontiers, dit-il, d'un serment 
L'Amour ne s'embarrasse guère.

On reconduit à l'Occident 
L'aimable Récipiendaire : 
Quoi ! dit-il, mon bandeau descend ? 
O mes amis ! qu'allez-vous faire ? 

 

Pardonnez, je change d'avis, 
L'Amour est sujet au caprice ; 
Mais cette fois, mes bons amis, 
N'en accusez point ma malice : 
M'ôter mon bandeau, c'est un tour 
Qu'on joue à la nature entière ; 
Las ! je ne serai pIus l'Amour, 
Dès que j'aurai vu la lumière.

 

Je serai toujours votre ami, 
Mais souffrez, Messieurs, que je sorte ;
Ma sœur doit régner seule ici, 
Moi, je vous attends à la porte. 
Si je refuse votre loi, 
Ce n'est pas que je la condamne.
Vous, joyeux Maçons, croyez-moi, 
Aimez toujours l'Amour profane.
 

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