La Lumière, cantique d'adoption

 En cliquant ici (midi) ou ici (MP3), vous entendrez l'air de la Clé du Caveau

La première édition que nous connaissions de ce cantique est en juin 1785, aux pp. 472-3 (reproduites ci-dessous) d'une publication profane, le Journal encyclopédique publié à Bouillon. Il y est intitulé La Lumière, cantique d'adoption sur l'air Yseult et mes Amours et l'auteur y est désigné comme M. de Miramond, de la Loge de Mars et Thémis à Paris, qui, dans une note de bas de page, raconte lui-même la genèse de la chanson.

C'est un de ces aimables et inoffensifs marivaudages, bien dans le style XVIIIe, qui faisaient florès dans les Loges d'Adoption mais qui ne manquaient pas de scandaliser certains contempteurs.

Une question de moralité

A la fin du XVIIIe siècle, le débat sur la moralité des Loges d'Adoption a agité la société profane et profondément divisé les maçons : pendant que certains d'entre ceux-ci s'extasiaient sur l'exemplaire décence de leurs moeurs, d'autres se scandalisaient en y voyant une militance en faveur du libertinage.

C'est le cas du rigoriste François Billiemaz qui, dans la préface des Francs-maçons plaideurs en 1786, attaque à la fois le principe même des Loges d'Adoption et leur moralité :

... on a de nos jours en France, porté la licence jusqu'à imaginer une maçonnerie de femmes, sous le nom d'adoption ; elles sont à présent introduites dans nos Loges, qui sont alors appelées Arches … Nos attributs, nos décorations emblématiques, et presque nos mystères, sont offerts à leurs regards profanes : abus désastreux qui sape la maçonnerie dans sa base.

Une fois par hasard je me trouvai dans une Arche … je fus surtout surpris, de voir que les chères Soeurs que l'on initiait, n'étaient point alarmées des sacrifices exigés de leur pudeur, dans des cérémonies ineptes, mais compassées par le libertinage.

Ces dames, qui d'ailleurs ne justifiaient pas le bon goût des Frères, étaient sans doute de l’espèce de celles qui rougissent difficilement. Je croirais aussi que toutes celles que l'on admet dans l'Arche, sont dans les mêmes principes.

Petits-maîtres Français, précieux galantins, complaisants de nos jours, ce n’était donc pas assez que nos sanctuaires fussent souillés de votre présence infecte ; vous avez encore voulu y introduire celles dont vous avez enflammé la curiosité par vos propos légers et vos indiscrets bavardages ; pour colorer le forfait, vous avez imaginé un genre de parodie (car l'adoption n'est pas la maçonnerie) : vous n'en êtes pas moins coupables. Puissent s'accomplir sur vous les imprécations que vous prononçâtes sur nos Autels !

On retrouve le même texte, sous le titre Couplets chantés à la Loge des Neuf Sœurs, par M. de Miramond, le jour de son adoption dans cette Loge, mais sans mention d'air, aux pp. 268-9 d'une édition 1790 (mais ne comprenant que des textes datés de 1785) de la Correspondance secrète, où il n'est pas daté mais intercalé entre deux documents datés de juillet 1785. A noter que nous n'avons trouvé aucune autre trace d'une présence de Miramond aux Neuf Sœurs.

Le cantique figure, avec l'intitulé La Lumière, cantique d'adoption mais sans nom d'auteur ni mention de Loge, aux pages 61-2 du chansonnier de la Paix Immortelle. L'air mentionné est ici Isaule et les Amours.

On le trouve également (pp. 117-9) à la Lyre maçonnique pour 1809, avec le même titre, le même air, un air alternatif (des Triolets) en supplément, et l'attribution au Frère de Miramond.

On le retrouvera en 1820 (pp. 133-4) dans le recueil Le Banquet maçonnique de Gentil avec ces mêmes mentions (mais l'air Isaule et les Amours est ici désigné comme Iseult et les Amours).

Le premier couplet sera reproduit en 1827 (p. 234) à l'ouvrage Morale de la Franche-maçonnerie de Bazot (qui l'a trouvé dans la Lyre 1809).

Le cantique se retrouvera encore (pp. 195-6) à la Lyre des Francs-maçons de 1830.

Voir ici sur l'air.

Miramond

Louis-Jacques de Miramond, né en 1748, ancien garde du corps et homme de lettres, est donné par Le Bihan comme membre de la Triple Harmonie en 1773 et de Mars et Thémis en 1784-88. Nous n'avons pas trouvé sur lui d'autres données biographiques, sinon le fait qu'en 1792, à l'âge de 44 ans, il était secrétaire du théâtre Feydeau selon, par exemple, ce document :

On le trouve d'ailleurs également mentionné ici (ce qui est équivalent) comme Secrétaire général du Théâtre de Monsieur pour la saison 1791-92. 

On trouve d'autres chansons de Miramond à la Lyre maçonnique en :

  • 1811 (Le Maillet, cantique d'Adoption chanté à la Loge de la Triple Harmonie, p. 76 et Impromptu à une jeune et jolie Récipiendaire, p. 187)

  • 1812 (cantique d'installation de Mars et Thémis, datant également de 1785)

  • 1813 (nouvelle publication, p. 114, de Le Maillet, cantique d'Adoption chanté à la Loge de la Triple Harmonie).

La plupart de ces compositions datant certainement du XVIIIe siècle, rien n'assure que Miramond - s'il était toujours vivant - ait été actif en maçonnerie au XIXe.

Dans les Etrennes d'Apollon, on peut trouver des oeuvres (profanes) de Miramond :

  • ici en 1785 (le Bal en Carême dont il est question à cette page fait l'objet ici d'un jugement assez sévère du Journal de Paris)

  • ici et ici en 1790

  • ici et ici en 1792

  • ici et ici en 1793

  • et ici la chanson le Triomphe de la Liberté tirée du volume 1791.

                

La lumière, cantique d'adoption.

 

Par M. de Miramond, de la Respectble Loge de Mars et Thémis, à Paris.

 

Air : Avec Yseult & mes Amours.

 

PEut-on goûter des biens parfaits 
Si l'on n'a point vu la Lumière ?
Le monde lui doit ses attraits:
Chantons, célébrons ses bienfaits :
A qui voit de si doux objets
Elle doit surtout être chère.
Peut-on goûter des biens parfaits
Si l'on n'a point vu la Lumière ?

 

L'ombre, il vrai, plaît à l'Amour ;
Mais l'Amour chérit la Lumière.
Si, quand la nuit est de retour,
A ce dieu l'on fait mieux sa cour,
Ne sait-on pas qu'un peu de jour
Double les plaisirs du mystère ?
L'ombre, il est vrai, plaît à l'Amour ;
Mais l'Amour chérit la Lumière.

 

La beauté, dont tout suit les lois,
Doit son triomphe à la Lumière ;
Et l'enfant qui porte un carquois,
Tout fier qu'il est de ses exploits,
En compterait bien moins, je crois,
Si l'on ne voyait point sa mère.
La beauté, dont tout suit les Lois,
Doit son triomphe à la Lumière.

 

Combien, dans ces momens flatteurs,
Je sens le prix de la Lumière !
Vous, de qui les charmes vainqueurs
Domptent les plus superbes coeurs,
Ah ! puisque vous êtes mes soeurs,
Des Grâces je suis donc le frère !
Combien, dans ces momens flatteurs,
Je sens le prix de la Lumière !

 

Daignez sur moi, daignez, beaux yeux,
Lancer votre douce Lumière.
J'admire les astres des cieux ;
Mais mon coeur adore les feux
De ces astres plus radieux
Qui roulent sous votre paupière.
Daignez sur moi, daignez, beaux yeux,
Lancer votre douce Lumière.

 

 

« Peu de jours avant la tenue d'une loge d'adoption, dit M. de M., j'étais en visite chez des soeurs. Mes regards tombent sur un morceau de musique : je m'en saisis ; & charmé de la douce langueur que respire l'air que j'ai sous les yeux, je le chante plusieurs fois. Le lendemain, il m’est devenu familier : je le répète à chaque instant, même sans le vouloir. Il n'était point connu : je ne l'avais point copié : l'auteur devait se trouver à notre fête : quelle surprise pour M. de P***, si le jour de la loge, il m'entendait chanter des couplets sur son air ! Ces Dames ne seraient-elles pas elles mêmes bien étonnées : Cette idée me plaît : la Lumière (mot fort en usage dans la maçonnerie) m'offre un sujet agréable : une pensée en fait naître une autre, & me voilà bientôt père de cinq couplets. La manière dont ils ont été accueillis n'a pu que me flatter infiniment ».

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