Recevés très aimables frères

Cliquez ici pour entendre l'air

Cette chanson occupe les pp. 35-7 du chansonnier de Naudot.
Recevez, très aimables frères,
Le tendre hommage de mon cœur,
En m’admettant à vos mistères,
Vous avez comblé mon bonheur ;
Chez vous de Saturne et de Rhée
Renaît le siecle vertueux,
Et pour vous la divine Astrée
Est de retour en ces bas lieux.

Astrée

La divine Astrée symbolise le temps merveilleux de l’Age d’Or (le temps de Saturne et de Rhée), où l’homme vivait à l’état de nature avant de se corrompre à l'Age du Bronze, moment où Astrée quitta la terre : c’est de ce temps d’innocence que la Loge entend retrouver l’esprit, comme l'écrit Procope dans son Apologie des francs-maçons :

Le but où tendent nos desseins,
Est de faire revivre Astrée,
Et de remettre les humains
Comme ils étaient du temps de Rhée.

On retrouve régulièrement cette référence (exemples : 1, 2, 3, 4, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19) dans le chansonnier maçonnique du XVIIIe. Elle est particulièrement explicite ici. On trouve également des références dans le chansonnier anglais : 1.
 

Le mythe d'Astrée est même pris comme référence pour évoquer le statut des Frères Servants (théoriquement) considérés comme les égaux des autres Frères : 

... chez les Francs-Maçons, les Frères Servans goûtent avec leurs Maitres les mêmes plaisirs ; ils jouissent comme eux des mêmes avantages. Quel autre exemple pourrait aujourd'hui nous retracer plus fidèlement les temps heureux de la divine Astrée? Les hommes alors, n’étaient point soumis au joug injuste de la servitude, ni à l'humiliant embarras d'être servis : il n'y avait alors ni supériorité, ni subordination, parce qu'on ne connaissait pas encore le crime.

(Pérau, L'ordre des Francs-Maçons trahi et le secret des mopses révélé, 1745, pp. 53-4)

Voir sur ce thème les vers (1736) de Voltaire qui, dans le Mondain, ironise sur de telles nostalgies :

Regrettera qui veut le bon vieux temps,
Et l’âge d’or, et le règne d’Astrée,
Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,
Et le jardin de nos premiers parents ;

En 1748, LE RETOUR D'ASTRÉE avait été le titre du prologue du ballet de Rameau, Les surprises de l'Amour.
 

ASTRÉE, OU LES REGRETS DE L'AGE D'OR.

Age d'Or ! Siècle heureux ! doux Empire de Rhée !
Quel Astre bienfaisant nous rendra tes beaux Jours ?
Et Toi, Fille du Ciel, chère et divine Astrée !
Nous fuis-tu pour toujours ? 

(Le Brun, Odes)

Le thème était encore à la mode au tournant du siècle : voir ici et aussi la pièce d'Augustin Prévost, LE RETOUR D'ASTRÉE, ou LA CORRECTION DES MŒURS, PIECE ALLÉGORIQUE et MITHOLOGIQUE (sic) EN UN ACTE et EN PROSE, représentée, pour la première fois, à Paris, le 15 Pluviôse, an VIII de la République (4 février 1800).

Et même plus tard, avec les vers de Gérard de Nerval (1822) :

Nous sommes loin de l’heureux temps
Règne de Saturne et de Rhée,
Où les vertus, les fléaux des méchants,
Sur la terre étaient adorées,
Car dans ces heureuses contrées
Les hommes étaient des enfants.
 

L'Ordre maçonnique, si je ne me fais illusion, est une image ou plutôt une émanation de ce que les poètes ont appelé l'âge d'or. L'homme de ces premiers tems se reconnaissait à la douceur de ses mœurs ; on ne voyait en lui qu'union fraternelle, que piété, que simplicité, que soumission pour les pères et les vieillards.

(discours du Frère Lissès, Orateur, à la St-Jean d'hiver 1816 de la Loge de St-Frédérick des Amis choisis, à l'Orient de Boulogne-sur-Mer)

En l'honneur de Napoléon, une médaille de 1802 célèbrera la Paix d'Amiens comme le Retour d'Astrée.

En 1867, on trouve encore dans le recueil d'Orcel : De l'antique âge d'or ramenons l'innocence.

2
L’olivier couronne vos têtes,
La douce paix conduit vos pas,
Dans vos mœurs comme dans vos fêtes
Je vois l’équerre et le compas.
Que les monarques de la terre
Ne prennent-ils de vos leçons ;
Bientôt nous n’aurions plus de guerre,
S’ils vouloient tous estre maçons.

3
Enfans chéris de la Nature,
Vous jouissez de ses présens ;
Une volupté toujours pure
Règne dans vos jeux innocens.
Faire le bonheur l’un de l’autre,
C’est l’objet de tous vos desirs,
Est-il un sort comme le vôtre ?
Vous seul goûtez les vrais plaisirs.

4
Ah ! que je trouve heureux les princes
Chez qui vous êtes accueillis,
Et quel bonheur pour les provinces
Où vos temples sont établis !
Partout votre seule présence
Doit écarter l’adversité ;
La compagne de l’innocence
Fut toujours la prospérité.

5
Des humains, lorsqu’un décret sage
Vous fait fuir la belle moitié ;
C’est pour vous livrer sans partage
Aux saints devoirs de l’amitié,
Quoi ! Le beau sexe est en alarmes
Sur ce prétendu célibat !
Est-ce donc mépriser ses charmes,
Que n’oser leur livrer combat ?

6
Mais ce qu’en vous surtout j’admire,
C’est l’amour de l’égalité,
Vous faites mieux qu’on ne peut dire
Les honneurs de l’humanité.
Du siècle frivole où nous sommes
L’orgueil est par vous rabattu ;
Vous ne distinguez dans les hommes
Que le mérite et la vertu.

7
Triomphez, troupe fortunée,
Vivez, illustres citoyens ;
Remplissez votre destinée
Des cœurs resserrez les liens.
Qu’en tous lieux par vous poursuivie,
La discorde tombe aux Enfers,
Servez de supplice à l’envie
Et de modele à l’univers.

Le Recueil de chansons des francs-maçons à l'usage de la Loge de Ste Geneviève reprend cette chanson presque telle quelle, aux pages 52 à 54. On relèvera cependant le remplacement, au couplet 2, de s’ils vouloient tous être maçons par S’ils vouloient estre franc-Maçons (variante qu'on retrouvera plus tard), au couplet 3 de jeux innocens par amusemens, au couplet 4 de seule présence par aimable présence.

Une version quelque peu différente de la même chanson figure à la Lire Maçonne (pp. 50 à 52) sous le titre Félicité du Maçon. Cette version ne connaîtra pas un grand succès, puisque, comme on va le voir, tous les autres chansonniers du XVIIIe adopteront plutôt celle de Naudot.

On retrouve, quasiment sans changement, la version initiale de Naudot (ci-dessus) :

On retrouvera la chanson dans la partie francophone du Free-mason's vocal assistant paru à Charleston en 1807 (p. 205), mais amputée des couplets 4 et 5.

Au chansonnier de Holtrop - qui est pourtant en général très fidèle à la Lire - c'est bien à nouveau la version initiale de Naudot qui, sous le titre Remerciements d'un récipiendaire, à la Loge, de l'avoir reçu Maçon, sera recopiée en 1806 (pp. 471-4), avec pour seule modification le remplacement, au couplet 5, de ses charmes par son charme.

La même chanson ouvre le recueil de Desveux en 1804, mais ici l'air est Si Pauline est dans l'indigence.

C'est encore la version de Naudot qui servira de base, dans la Lyre maçonnique de 1810 (pp. 129-131), à un Cantique sur la maçonnerie (avec la proposition d'air : c'est à mon maître en l'art de plaire).

Mais les différences sont plus importantes dans cette version de 1810 : outre quelques changements de forme, le couplet 5 - sur le thème, classique au XVIIIe, de la défense contre les alarmes féminines quant à la monosexualité des Loges - est supprimé et les couplets 3, 4 et 6 sont refondus en deux autres :
 
Enfans chéris de la Nature,
Vous jouissez de ses présens ;
Une volupté toujours pure
Règne dans vos amusemens.
Partout votre aimable présence
Doit écarter l'adversité ;
La compagne de riunocence
Fut toujours la prospérité.

 

 

Faire le bonheur l'un de l'autre
Est l'objet de tous vos désirs ;
Est-il un sort comme le vôtre?
Vous seuls goûtez les vrais plaisirs.
Du siècle frivole où nous sommes,
Par vous l'orgueil est abattu ;
Vous ne distinguez dans les hommes
Que le mérite et la vertu

On voit que le nouveau couplet 3 est formé de la première moitié de l'ancien couplet 3 et de la seconde moitié de l'ancien couplet 4, tandis que le nouveau couplet 4 est formé de la seconde moitié de l'ancien couplet 3 et de la seconde moitié de l'ancien couplet 6. 

Les deux quatrains qui ont disparu - et c'est peut-être symptomatique - sont relatifs aux Princes et au cosmopolitisme (première moitié de l'ancien couplet 4) et à l'amour de l'égalité (première moitié de l'ancien couplet 6).

On retrouvera encore la chanson, sous le titre Hommage d'un Récipiendaire, et avec la référence d'air Pégase est un cheval qui porte, aux pp. 72-3 du recueil d'Orcel de 1867. Cette version comprend les mêmes 5 couplets que dans la version 1810 ci-dessus, mais en en revenant aux libellés originaux de Naudot.

Retour au sommaire des chansons anciennes :

Retour au sommaire du chansonnier de Naudot :